Marine Le Pen, Madame la présidente

En mai 2017, la France se choisira un nouveau président. François Durpaire a projeté la victoire de Marine Le Pen. Et ça fait peur, ça aussi.

Michaël Degré

«Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas… » La pastille collée à même la couverture ne laisse guère de place au doute: La présidente, projection dessinée dans la France de 2017, est un ouvrage à charge du FN de Marine Le Pen. N'allez pas croire, pour autant, que François Durpaire, le scénariste-historien derrière ce projet, a œuvré dans le vide. Il a travaillé avec des économistes, des politologues et des journalistes pour évaluer les conséquences que pourrait avoir le programme du Front National français sur la France d'après-demain. Le résultat est saisissant. Et anxiogène à souhait.

François Durpaire, avec les attentats survenus à Paris, votre livre est-il d’autant plus d’actualité?

Oui et d’ailleurs, dans la version initiale, il commençait par des attentats similaires… mais j’ai trouvé ça déplacé. J’imaginais un climat de peur tel que le vote aux extrêmes soit presque mécanique et qu’on ne réalise que le 8 mai, lendemain de l’élection, ce qu’on vient de faire…

Cela signifierait-il que le FN a réussi à se «dédiaboliser»?

Oui, et il est «amusant» de constater que le terme «dédiabolisation» s’est ensuite transformé en «désextrémisation» puis en «normalisation». Lexicalement, c’est intéressant. Ça signifie que la stratégie du FN, qui menaçait d’attaquer en justice tous ceux qui parleraient encore d’extrême droite, a payé. Avec les résultats que l’on sait, notamment lors des élections européennes…

Les médias sont-ils responsables?

En Belgique, il y a encore un cordon sanitaire qui n'existe plus en France, et depuis longtemps. D'ailleurs, aujourd'hui, la question d'inviter ou non le FN sur les plateaux télé ne se pose même plus: quand un parti d'extrême droite figure si haut dans les intentions de vote, le média doit prendre en compte la démocratie. La question se posait, par contre, au début et la responsabilité de ce changement remonte à 1985 et à la première apparition de Jean-Marie Le Pen dans L'heure de vérité. Il y est même revenu dès 1987 avec sa fameuse phrase sur les sidaïques (NDLR: «C'est une espèce de lépreux»). Quelque part, on a institutionnalisé un parti extrémiste et les médias ne s'en privent pas parce que c'est le parti qui fait le plus d'audience.

Votre livre montre que si son image a changé, au fond, le FN reste le même…

Exactement. Tout ce qui change, ce sont les apparences, le papier autour du cadeau. Mais le contenu est toujours le même. La preuve: Marine Le Pen n'a pas changé le nom du parti. Elle aurait pu, aussi, prendre le nom de son mari. Mais elle est trop consciente de la valeur de la «marque Le Pen». Ce qui compte, c'est que les jeunes lisent ce livre. Qu'ils sachent ce qu'est vraiment le FN. D'où vient cette flamme qui est son symbole et débouche du fascisme. Or, les jeunes nés après 1989 ne comprennent pas ce qu'est la droite ou la gauche. Il faut leur rappeler l'histoire. La semaine dernière, un jeune Sénégalais m'a dit qu'il allait voter pour le FN. Il m'a demandé: «Mais pourquoi ça vous surprend?» Et il a raison, je ne suis pas de sa génération. Moi, je sais d'où vient ce parti. Pas lui. D'autant que Marine Le Pen squatte les plateaux télé, où l'on ne prend plus la peine de déconstruire son discours. Pourtant, on ne confie pas un pays à la légère.

Les premiers sondages publiés après les attentats de Paris montrent que c’est le pouvoir en place qui tire les marrons du feu: rassurant?

Non. Les gens qui font bloc aujourd’hui autour de Hollande ne voteront pas tous pour lui. C’est un grand classique. Le FN tend même à perdre des points. Mais vous verrez que dans quelques semaines, le costume d’opposante en chef de Marine Le Pen sera très rentable.

Beaucoup pointent le réveil citoyen de 2002 pour estimer impossible une accession de Marine Le Pen à l’Élysée…

C’est absurde: ce n’est pas le même Le Pen, pas les mêmes acteurs politiques, pas les mêmes Français, pas le même contexte. Et pourtant, 2002 semble être leur seul argument. Aujourd’hui, pour les sympathisants de droite, la seconde préoccupation, c’est l’immigration: ces gens-là voteront-ils pour Hollande? Non. En plus, il y a une plus grande porosité de l’électorat: il y a même des électeurs du PS qui votent FN…

Les partis «républicains» ne vont-ils pas tout de même s’allier contre le FN, si 2e tour il y a effectivement?

Mais sur le terrain, les alliances se font déjà… avec le FN.

La question ne serait donc plus de savoir si Marine Le Pen peut arriver au pouvoir… mais quand?

Oui et il est «marrant» d'entendre les gens qui me traitaient de fou me dire dorénavant: «Tu te trompes, elle ne gagnera pas en 2017… mais en 2022 ». Ils ne sont donc plus en désaccord sur le fond, mais sur l'agenda.

Vous n’avez pas peur des procès? Vous incluez Nadine Morano dans le gouvernement Le Pen, notamment…

S’il y en a, il y en a. Vous savez, les politiques passent leur temps à projeter l’imaginaire des gens vers un avenir radieux. Libre à l’artiste d’en inventer un autre avec eux dans les rôles de président ou de 1er ministre. Quant à Morano, qu’elle nous intente un procès si elle veut. Mais ses récentes déclarations rendent cette hypothèse très vraisemblable.

Difficile de nier, toutefois, que votre ouvrage est à charge du FN, non?

Si je suis un électeur du FN? Bien sûr que non, et ça doit se sentir. Mais l’Histoire, on ne peut pas la réinventer. Et le FN n’a pas pour héritage la résistance ou le Gaullisme. Ceci dit, nous avons pris soin de n’insulter personne, pas même Marine Le Pen, qui n’apparaît pas caricaturée comme dans la plupart des BD politiques «classiques». Nous avons juste voulu montrer ce que donnerait une application de son programme. Et c’est une catastrophe.

Vous avez été le premier, finalement, à décréter l’état d’urgence?

Oui, malheureusement…

«La présidente», Durpaire/Boudjellal, Les Arènes BD, 160 p., 20€.