Le Kivu s’enfonce dans la guerre

Un sommet régional samedi n’a pas apaisé les tensions. La guerre s’installe au Kivu. Sans espoir d’en voir la fin, analyse Bob Kabamba.

Interview : Catherine DEHAY

Les efforts diplomatiques se sont accentués ce week-end pour mettre un terme à la rébellion du M23 dans la riche province minière du Nord-Kivu. Samedi, un sommet extraordinaire à Kampala a réuni quatre chefs d'États de la région, Kabila et Museveni et leurs homologues Mwai Kibaki (Kenya) et Jakaya Kikwete (Tanzanie). Ils ont exigé l'arrêt des hostilités, le départ des rebelles de Goma avant mardi et leur retrait à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville, tout en recommandant à Kabila d'«écouter, d'évaluer et de prendre en compte les revendications légitimes» des rebelles.

Le président rwandais, Paul Kagame était le grand absent de ce sommet régional, alors que son pays est accusé par Kinshasa et par des experts de l’ONU de soutenir et diriger le M23.

Dimanche, le bras de fer a repris entre les deux parties. Kinshasa exige le retrait de Goma avant toute négociation, ce que les rebelles du M23 refusent. Sur le terrain, les combats continuent. Le Kivu s’enfonce dans la guerre.

Bob Kabamba, vous êtes politologue à l’université de Liège, le sommet de Kampala a-t-il servi à quelque chose, en l’absence de Kagame ?

Ni Kagame ni son ministre de la Défense, un pilier du régime, n’étaient présents. C’est le signe que la situation risque de ne pas se débloquer sur terrain.

Le M23 ne va pas se retirer de Goma ?

Je ne pense pas que le M23 va se retirer, d’autant plus que les rebelles sont en position de force avec la prise de Goma et Sake.

Que veulent finalement le M23 et le Rwanda accusé de tirer les ficelles: conforter leur position dans le Kivu ou aller jusqu’à Kinshasa ?

Ce que veut le Rwanda est très clair: il veut garder la mainmise sur la région.

Pour ses ressources ?

Il y a deux raisons. Un vrai-faux prétexte pour le Rwanda est la question des FDLR (groupe armé qui défend les intérêts des Hutus rwandais réfugiés en RDC et opposé à la présidence de Paul Kagame, NDLR) qui est toujours pendante. Or, il n’y a plus grand monde du FDLR. Mais néanmoins, ils pèsent politiquement parlant car ils sont toujours dans la mémoire collective des Rwandais.

Et puis, il y a surtout la question des ressources. Le pillage des ressources a évolué. Ce ne sont plus des Rwandais qui viennent piller les stocks. On est face à un système beaucoup plus intégré, beaucoup plus institutionnalisé qu’avant.

Comment le pillage se passe-t-il ?

Pour piller les ressources du Congo, il n’est plus besoin de Rwandais sur le terrain qui vont creuser dans les mines et rapporter le minerai au Rwanda. Ce sont essentiellement des rebelles, mais aussi beaucoup de Congolais qui ont pignon sur rue, qui ont des entreprises d’exportations. Ces Congolais sont financés par le Rwanda pour acheter les minerais, les conditionner et puis les vendre à des entreprises rwandaises. Celles-ci les transforment pour les expédier sur le marché international. La plus-value est conséquente. Le coltan, par exemple, a une teneur d’environ 30% lorsqu’il est extrait. Quand il passe dans les usines d’affinage du Rwanda, sa teneur arrive à des taux de 60 à 80%. Ce système de pillage institutionnalisé participe à la richesse du Rwanda.

Qu’est-ce qui pourrait contraindre le Rwanda à abandonner son emprise sur la région ?

Le Rwanda ne peut quitter cette région que si un pouvoir fort à Kinshasa arrive à en reprendre le contrôle. Elle échappe à Kinshasa depuis 1994. Et, à chaque fois que Kinshasa essaye de récupérer, d’une façon ou d’une autre, le contrôle de cette région, un mouvement rebelle soutenu par le Rwanda émerge.

La menace d’aller jusqu’à Kinshasa est-elle crédible ?

Aller jusqu’à Kinshasa est beaucoup plus compliqué. D’ailleurs, même arriver à assurer le contrôle de tout le Kivu est difficile parce qu’il y a de plus en plus d’autres groupes, qu’on appelle les groupes maï-maï. Ils sont incontrôlés et s’opposent au M23.

Quelle est l’issue possible ?

La Monuc ne peut rien faire. Elle n’a pas le mandat pour. Kabila est le dos au mur. Kagame tire les ficelles militairement et politiquement. Il faut donc intégrer le Rwanda directement dans la négociation.

Le Rwanda ne semble pas disposer à négocier ?

C’est justement là le problème. Tant que Kagame ne bouge pas, le M23 ne bougera pas. La situation reste bloquée.

Ce blocage n’est pas à l’avantage de Kabila. Il perd de sa légitimité et, politiquement, il va être fragilisé, ce qui est beaucoup plus délicat. Dans ce contexte, je ne doute pas qu’il perdra les élections provinciales et sénatoriales si elles sont organisées. ¦