Interdit, l’avortement pouvait être licite

Une jeune femme est morte en Irlande parce que des médecins catholiques lui ont refusé un avortement. Mais ce choix était-il incontournable?

Philippe Leruth
Interdit, l’avortement pouvait être licite
S_07_232_041 ©Pascal Broze/Reporters

Des manifestations se sont déroulées hier devant l'ambassade irlandaise à New-Delhi: une centaine de personnes dénonçaient le «meurtre médical» d'une jeune Indienne, le 28octobre, à l'hôpital de Galway. Savita Halappanavar, une dentiste âgée de 31 ans, enceinte de 17 semaines, s'était présentée à l'hôpital, souffrant d'importantes douleurs dans le dos. Informée du fait qu'elle était en train de faire une fausse couche, elle a réclamé à plusieurs reprises qu'on mette un terme à sa grossesse, mais constatant que le cœur du fœtus battait, les médecins ont refusé de pratiquer un avortement, parce que l'avortement est interdit en Irlande catholique. Et la jeune femme a développé une septicémie qui lui a été fatale.

La morale catholique impose-t-elle de sacrifier la vie d’une mère à celle de son enfant à naître?

«Le débat est dramatique. Mais la position de l'Église est qu'il faut privilégier la nouvelle vie à venir», explique Tommy Scholtès. Donc ne pas pratiquer un avortement «thérapeutique», et risquer la vie de la mère, en s'efforçant de conduire une grossesse périlleuse à terme? «Il faut avant tout un dialogue pour voir ce qui est possible, et quel choix est le meilleur», nuance le porte-parole des évêques de Belgique.

«Il y a deux règles classiques dans le magistère de l'Église. Dont la première est que si on doit mettre en balance la santé de l'enfant à naître, et la santé certaine de la mère, il faut opter pour la mère au bénéfice de la famille», s'insurge Dominique Jacquemin.

Moindre mal

L'autre règle, évoquée par le professeur d'éthique à la faculté libre de médecine de Lille et d'éthique de la vie à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL) est celle «du moindre mal», énoncée par saint Alphonse de Liguori: confronté à deux maux, «s'il faut agir sans délai, il faut choisir le moindre, en évitant de transgresser le droit naturel plutôt qu'une loi positive humaine ou divine».

Dominique Jacquemin se refuse à juger les médecins qui ont eu à soigner Savita Halappanavar «mais adopter une attitude inverse et pratiquer un avortement dans ce cas précis n'aurait pas été contraire à la morale chrétienne».

Tout ceci souligne la nécessité pour l'Irlande «de légiférer», explique une professeure de philosophie et de bioéthique à l'UCL.

Car les premières règles auxquelles des médecins doivent se référer «sont leurs règles déontologiques, qui leur imposent de prendre soin de la santé de leur patiente: la mère, puisque l'enfant à naître n'est pas encore leur patient», résume-t-elle.

Dans un pays comme le nôtre, où l'avortement est légal, la question ne se poserait donc pas. Mais dans un autre comme l'Irlande, qui n'a pas légalisé l'avortement, «les médecins sont placés devant des dilemmes moraux».

En matière d'éthique, «il n'y a pas de règle absolue», rappelle notre interlocutrice. Le contexte aide à la prise de décision, «et de toute manière celle-ci ne peut être le fait des médecins seuls: elle résulte d'un dialogue avec la patiente, ou avec ses proches».

À Galway, le dialogue n’a pas suffi à sauver la vie de Savita Halappanavar