Polémique : l’humoriste belge dénigre les Ukrainiens mais participe à un spectacle… pour l’Ukraine

Peut-on moquer, imiter et critiquer les réfugiés ukrainiens d’une part et empocher le cachet d’un spectacle au profit de l’Ukraine d’autre part ? C’est la question délicate posée par les vidéos du comédien Stefan Cuvelier et sa prestation d’avril 2022 à Ottignies-Louvain-la-Neuve.

Georges Lekeu
Humoriste bruxellois Stefan Cuvelier
Ses vidéos publiées pendant la pandémie ont dopé la popularité de l'humoriste Stefan Cuvelier, qui fait salle comble depuis le 11 juin 2022 avec son nouveau spectacle.

L’humoriste belge Stefan Cuvelier (50 ans) est au cœur d’une polémique à retardement. En ligne de mire, le grand écart entre ses vidéos Facebook, où le Bruxellois se moque vertement des réfugiés ukrainiens, et son spectacle associé à une récolte de fonds pour l’Ukraine. Sont également impliqués : le Lions Club Mont-Saint-Guibert, l’organisateur, et le centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, le propriétaire de la salle.

Pour tout comprendre, voici le résumé des principaux épisodes en deux dates : 24 mars 2022, 24 avril 2022.

« Une armée composée essentiellement de nazis »

24 mars 2022. Dans une longue vidéo notamment publiée sur sa page Facebook (34.000 abonnés), Stefan Cuvelier tire à boulets rouges sur l’armée ukrainienne, Volodymyr Zelensky et les réfugiés ukrainiens. Dans cette tirade fleurie, le président ukrainien est présenté comme un « salopard ». Son armée « composée essentiellement de nazis » est accusée d’attacher à des poteaux les civils, « femmes et enfants » compris, qui refusent de participer à la guerre. Suivent des propos douteux sur les aides accordées aux réfugiés. Morceaux choisis.

« Des allocations familiales seront octroyées aux familles ukrainiennes. C’est très bien. C’est très bien tout ça. Si je comprends bien en fait, ils ont des allocations familiales, on leur offre des vêtements, on leur offre des appartements, des appartements sociaux, oui, oui… Véridique, des appartements sociaux (…) Mais en fait, ils ne fuient pas l’Ukraine, les gars. Ah non, non, ils ne fuient pas, ils sont contents. ‘Et les gars, dites, en France et en Belgique, on nous offre un appartement, des allocations, des vêtements, peut être une voiture avec chauffeur, on y va ?’ ‘Oui, oui… Mais pourquoi ? Il n’y a pas de bombe’ ‘On ne s’enfuit pas, on y va’ »

+ Ci-dessous, le passage de la vidéo Facebook qui évoque les réfugiés ukrainiens :

24 avril 2022. Stefan Cuvelier joue au centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve sa pièce de théâtre Star d’un soir. L’organisateur, le Lions Club Mont Saint Guibert, précise que « les bénéfices seront intégralement destinés à l’achat de matériel médical pour l’Ukraine. »

Les vaccinés, des cons, Macron, une ordure

Un peu plus de trois mois plus tard, ce qui était passé inaperçu à l’époque éclate au grand jour via un post d’indignation repéré sur les réseaux sociaux. Comme le soulignent les échanges entre les internautes, cette vidéo du 24 mars 2022 est tout sauf une exception. Le 20 mars 2022 par exemple, Stefan Cuvelier imagine une scène improbable : un citoyen belge qui imite l’accent ukrainien afin de décrocher la location gratuite d’une maison avec piscine.

+ Ci-dessous, la vidéo pendant laquelle Stefan Cuvelier imite un réfugié ukrainien :

Bref, l’Ukraine est une des cibles régulières de ses vidéos, tout comme la vaccination, « tous les cons qui se sont fait vacciner » (dixit une vidéo du 7 janvier 2022), le pass sanitaire, Emmanuel Macron, les médias, le gouvernement belge, le masque, etc.

A l’entre-deux-tours de la présidentielle française en mai 2022, l’auteur diffuse une séquence sibylline. « De ce que je comprends, c’est serré. Tu as les cons d’un côté et les intelligents de l’autre. Alors je ne te dirai pas qui est con, je ne te dirais pas qui est intelligent. Rien du tout. Rien de cela, d’accord ? Mais tu votes pas Macron. Ah oui tu me fais ce plaisir (…) Pas ce salopard, pas cette ordure. »

« Tous ceux qui étaient dans la salle savaient à peine où se trouve l’Ukraine »

A la lumière de ces éléments, force est de constater que le mélange centre culturel d’une commune, soirée caritative au profit de l’Ukraine et comédien qui tient en ligne des propos polémiques (au bas mot) sur les réfugiés ukrainiens (et pas que) pose de sérieuses questions.

Surpris de voir cette polémique éclater plus de trois mois après le spectacle, Stefan Cuvelier nous livre sa vision et sa version des faits. « Le contexte est très simple. C’était une soirée caritative négociée de longue date, bien avant la guerre en Ukraine. Elle était prévue initialement à la rentrée 2021, mais elle a été reportée en 2022 à cause du pass sanitaire. Entretemps, les organisateurs ont changé d’avis quant à la cause soutenue. C’est devenu l’Ukraine. J’ai dit : c’est très bien, vous faites ce que vous voulez de votre argent, je n’ai aucun droit là-dessus. De mon côté, j’ai été payé, évidemment que j’ai été payé. J’avais un cachet. C’était bien établi avant l’Ukraine. »

« Je vais être très, très honnête », poursuit Stéphane Cuvelier. « Tous ceux qui étaient dans la salle ce soir-là savaient à peine où se trouve l’Ukraine et ce qui se passait là-bas. Les gens sont du Lions Club. Ils paient leur place. Ils viennent voir le spectacle annuel caritatif. Quand ils m’ont demandé de venir, ils m’ont dit : notre mission, c’est de donner des sous à des associations. Et plus tard : et bien maintenant, c’est l’Ukraine, on va donner à l’Ukraine. Ils en ont pas fait un pataquès, comme on dit. Cela n’a pas été une prise de position énorme. C’est juste : voilà, on a de l’argent, on va le donner là où il en faut. Et comme il est arrivé ce qui est arrivé : oh ben tout compte fait, on va donner à l’Ukraine au lieu de donner aux enfants du Pérou, par exemple. »

« Ca reste de l’humour »

Quant à ses prises de position sur ses vidéos sur les réseaux sociaux, Stefan Cuvelier estime que « si cet humour ne vous plait pas, ne me regardez pas. Ça reste de l’humour. J’ai imité un Ukrainien pour rendre compte de ce que j’entendais et de ce qu’il y avait dans les journaux, c’est-à-dire que les gens en avaient marre des réfugiés ukrainiens parce qu’ils étaient exigeants. Ils voulaient une autre voiture, ils voulaient un autre téléphone, ils voulaient plein de choses. Je me suis dit, tiens je vais en faire un sketch, avec l’Ukrainien qui est là et qui exige plein de choses auxquelles il a droit, comme aller au parc d’attractions gratuitement. C’était soulever l’absurdité de ce qui se passait. Evidemment ça n’a rien à voir avec la tristesse de l’Ukrainien, on est entièrement d’accord. C’était ce côté ils venaient et ils pouvaient avoir tout gratuitement. J’en ai simplement fait un sketch. Ça s’arrête là. »

A la commune, « on ne voit pas où est le problème »

Le centre culturel d’Ottignies-Louvain-la-Neuve est impliqué dans cette polémique à un deuxième niveau. Le 14 octobre 2022, Stefan Cuvelier y présentera son spectacle Bizouskes. En prélude, le comédien annonce une « table ronde organisée par Les Amis de Kairos », le média controversé.

« Je n’ai pas de commentaire par rapport à M. Cuvelier », botte en touche l’échevin de la Culture, Hadelin de Beer de Laer (Ecolo). « C’est un comédien qui fait des spectacles. Après celui d’avril 2022, personne ne s’est plaint. Pour celui d’octobre 2022, c’est tout aussi simple, c’est lui qui loue la salle et qui doit la remplir. On ne connait pas son spectacle et, sauf à faire de la censure, on ne voit pas où est le problème. De toute façon, le conseil d’administration du centre culturel ne connait pas la programmation. Il fixe les prix de la location, point barre. Si on commence à refuser des gens pour ce qu’ils déclarent ailleurs que sur scène, où doit-on placer le curseur ? Où est-ce que ça commence et où est-ce que ça s’arrête ? J’ai regardé brièvement certaines vidéos incriminées. Ce n’est pas clair à mes yeux, si c’est de l’humour tout le temps ou pas. Je suis aussi perplexe par la capacité des gens à s’émouvoir rapidement, dans une période creuse où toute une série de personnes sont en vacances. »