La mue de l’hôpital militaire en «medical hub» suscite bien des craintes

Des membres de la communauté médicale et hospitalière ont exprimé leur inquiétude face au projet de la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder, de transformer à l’horizon 2030 l’Hôpital militaire en hub médical et « potentiel » hôpital de crise intégré « dans l’offre civile de soins de son bassin » bruxellois, a appris dimanche l’agence Belga.

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 Ludivine Dedonder
Ludivine Dedonder ©BELGA

Mme Dedonder (PS) a récemment précisé son projet en commission de la Chambre, expliquant que le futur "medical hub" se composera d’un hôpital militaire, d’un centre de formation, d’entraînement et de simulation et d’une capacité pharmaceutique et médico-logistique. Il ambitionne d’être un centre de connaissances autant qu’un hôpital de crise potentiel. Cet objectif sera, selon elle, atteint grâce à la numérisation et aux partenariats et collaborations durables avec les parties prenantes nationales et internationales.

La ministre a ajouté envisager une capacité tampon de lits, un espace pour l’accueil de blessés capables de se déplacer, une morgue, une prise en charge psychologique, une équipe CBRN (pour répondre aux menaces chimiques, bactériologiques, radioactives et nucléaires), une cellule de préparation et de réponse aux crises et des espaces polyvalents utilisables selon le type d’incidents.

Selon Mme Dedonder, cette composition "correspond aux besoins de la Défense mais on pourrait y recourir dans le cadre de l’aide à la nation en temps de crise" alors que la composante médicale de l’armée souffre, avec ses 1.340 personnes sur les 1.755 équivalents temps plein (ETP) prévus en 2016, d’un manque de personnel. Elle ne dispose ainsi que d’un tiers des médecins déployables prévus et d’un nombre limité d’infirmiers. La ministre s’est toutefois engagée à "rapidement renforcer l’enveloppe du personnel" grâce à ses plans POP et STAR, alors que des experts parlent de corps techniques militaires "exsangues".

Ces propos de la ministre ont suscité l’inquiétude chez de nombreux membres de la communauté médicale et hospitalière, selon des documents obtenus par l’agence Belga.

Plusieurs hôpitaux estiment que la déclaration de la ministre laisse planer le flou sur sa volonté de faire de l’actuel Hôpital militaire Reine Astrid (HMRA) de Neder-over-Heembeek, dans la banlieue nord de Bruxelles, un "vrai" hôpital spécialisé ou une structure spécialisée comme le centre de brûlés deviendrait non viable à terme par manque d’environnement médical spécialisé, de l’avis même des auteurs du projet.

Les hôpitaux s’interrogent aussi sur la méthodologie choisie par la Défense pour élaborer son projet, "sans consultation préalable" avec ses propres médecins hospitaliers, ni avec le secteur civil ni avec la Santé publique, et "sans s’interroger sur les besoins du monde civil" dans le domaine particulier de la médecine des crises.

Selon eux, la Défense, dont ce n’est pas la mission principale, a décidé de se lancer seule et aux frais du contribuable dans un dossier qui devrait être transversal et dépasse de très loin son seul cadre. Cette approche du dossier ne répond pas à la problématique de complémentarité avec le monde hospitalier civil pour les prises en charge globales des crises à dimension sanitaire.

Les hôpitaux reprochent également à la Défense de proposer un projet caractérisé sur le repli sur soi, qui ne couvrirait même pas ses propres besoins, avec le risque de surcharger le secteur hospitalier civil en cas d’opération militaire, d’attentat sur le sol belge ou de crises dans des pays alliés, avec de nombreuses victimes, civiles ou militaires, souffrant de traumatismes graves.

L’approche envisagée pose à leurs yeux la question de la capacité de la Défense, qui gère seule cet hôpital sans être assujetti à la loi sur les hôpitaux de 1987, à s’inscrire dans une démarche d’avenir intégrant les besoins des Forces armées et de la population civile et à gérer un "vrai" hôpital de crise.

Les hôpitaux disent aussi craindre la disparition à court terme - cinq à dix ans - de l’expérience en médecine militaire, d’autant plus que cette discipline n’est pas reconnue par l’Inami.

Certaines sources ont aussi confié la crainte de voir l’HMRA cédé progressivement au réseau bruxellois IRIS - souvent considéré comme aux mains du PS, en citant le précédent créé par la mise à disposition de deux étages du mastodonte de Neder-over-Heembeek au centre hospitalier universitaire Brugmann, un hôpital public bruxellois qui assure déjà la facturation et la comptabilité de l’HMRA. Elles soulignent qu’"au mépris de toute logique, la Défense refuse obstinément de récupérer ses lits pour y assurer sa mission première alors que le contribuable belge paye depuis plus de 40 ans pour un hôpital militaire pleinement opérationnel".