Face à la contestation contre les mesures, "il faut pouvoir tendre l’oreille"

Une nouvelle manifestation se tiendra ce dimanche à Bruxelles, contre le Covid Safe Ticket et l’obligation vaccinale. Plutôt que de catégoriser les gens qui y participent, il faut pouvoir entendre les critiques, estime le sociologue Bruno Frère. Avec vigilance toutefois, l’extrême droite surfant volontiers sur la vague de colère.

Benjamin Hermann
Face à la contestation contre les mesures, "il faut pouvoir tendre l’oreille"
Dans les mobilisations, une grande diversité de profils et de revendication est observée. ©BELGA

Après deux premières "Marches pour la liberté", le 21 novembre et le 5 décembre, une troisième manifestation est organisée ce dimanche dans la capitale, visant en particulier deux mesures: le Covid Safe Ticket (CST) et l’obligation vaccinale.

Il s’avère compliqué de jauger l’ampleur de la contestation. Un constat semble par contre plus limpide: celui de la grande hétérogénéité du mouvement et de ses revendications.

Protestation hétérogène

Des citoyens s’inquiétant de restrictions de libertés à certains groupes d’extrême droite ou convaincus du grand complot, il y a une marge. Depuis l’opposition au CST, aux restrictions, au port du masque ou à l’obligation vaccinale jusqu’aux postures les plus radicales, antivax à tous crins ou fascisantes, en passant par une demande de revalorisation des soins de santé ou de la participation citoyenne, les motifs de mécontentement sont diversifiés. Ils se superposent parfois, mais pas toujours. Et imposent une vision qui ne soit pas manichéenne.

"Il faut veiller à ne pas trop catégoriser les gens", y compris dans la couverture médiatique des événements, prévient Bruno Frère, sociologue à l'ULiège et spécialiste des nouvelles formes de mobilisation sociale.

À vrai dire, à l'occasion d'une conférence de presse donnée mercredi pour expliquer "en toute transparence" l'objet de la manifestation, Sarkis Simonjan, organisateur s'exprimant au nom du collectif Belgium United for Freedom. appelait au calme et à la mesure. Il prône un état d'esprit pacifique, demande que la contestation soit entendue par les gouvernants, ou encore la tenue d'un "débat citoyen". Un discours plutôt inoffensif, donc.

Cette communication est survenue après deux manifestations où des mouvements d'extrême droite se sont allègrement exposés (lire ci-contre), émaillées de quelques heurts aussi. "On panique dès qu'il y a quelques violences, mais la société était franchement plus violente autrefois, tempère Bruno Frère. Mai 68, les grèves de 60, la criminalité au début du XXesiècle, c'était autre chose." Des casseurs, "il en existait déjà avant la pandémie, ça n'a rien de neuf", estime aussi Sarkis Simonjan.

Trumpisation

Cela étant, observe Bruno Frère, "on assiste bien à une sorte de trumpisation d'une partie de l'opinion publique", où l'on se soucie assez peu de la véracité et des faits. "Des personnes – parfois pour de bonnes raisons – remettent tout en question: le savoir, les connaissances scientifiques, etc. C'est l'idée que "tout se vaut". Et une partie de la société, mais une partie seulement, a tendance à faire un grand amalgame entre les firmes pharmaceutiques qui font du profit, la manipulation par l'État et les dispositifs de santé publique", le tout avec la connivence des médias, etc. On risque alors de nager en pleine théorie du complot.

Un fond d’anarchisme

Le sociologue observe un fond d'anarchisme dans les mouvements de contestation actuels, "ce qui implique deux dimensions: la contestation des autorités de l'État et la critique du capitalisme. D'un côté, les restrictions, l'obligation vaccinale, le CST, etc. De l'autre, les grandes firmes pharmaceutiques et leurs profits. Par contre, il est important de distinguer deux types d'anarchistes".

Il est dangereux de condamner unilatéralement des gens plutôt inoffensifs, qui ont le sentiment de ne pas être entendus.

D'une part, des anarchistes individualistes "pour lesquelles leur liberté individuelle prime. La seule chose qui compte est leur liberté de ne pas se faire vacciner, tant pis pour les autres, en quelque sorte. On y trouve des personnes qui considèrent que le vaccin est le grand Satan créé par Big Pharma, etc."

D'autres sont plutôt "anarchistes collectivistes. Leurs critiques visent à renforcer l'intérêt général et pas leur intérêt propre. On critique Big Pharma, mais ce n'est pas le vaccin en lui-même qui est incriminé ". On peut être vacciné mais déplorer les profits engrangés par l'industrie pharmaceutique ou la non-levée des brevets, par exemple. De même, contester le bien-fondé du pass sanitaire ne fait pas de vous un opposant au vaccin.

Comprendre et entendre

"Que les gens contestent, critiquent et doutent n'est pas une mauvaise chose en soi", soutient Bruno Frère. Il importe de reconnaître que la société n'est pas homogène, mais aussi d'entendre les voix discordantes. Des personnes ne se sentant pas écoutées pourraient en effet se tourner vers des oreilles plus attentives, mais pas forcément bien intentionnées. "Des leaders d'extrême droite ont cette capacité à faire fructifier idéologiquement le désespoir des gens, leurs passions tristes."

Raison pour laquelle, considère le sociologue, "il faut aussi pouvoir tendre l'oreille. Il est dangereux de condamner unilatéralement des gens plutôt inoffensifs, qui ont le sentiment de ne pas être entendus. Je redoute que des anarchistes collectivistes finissent par se laisser convaincre par les individualistes", raison pour laquelle une écoute des autorités (et des médias) et sans doute indispensable.

 Pour Olivia Venet, le politique devra faire preuve d’une certaine humilité.
Pour Olivia Venet, le politique devra faire preuve d’une certaine humilité. ©BELGA

De façon plus institutionnalisée que certaines expressions de mécontentement, la Ligue des Droits humains n’a pas hésité à pointer une série de manquements dans la gestion de la crise sanitaire. En février, c’est par exemple cette organisation qui a attaqué l’État belge en justice, dénonçant la prise de décisions très restrictives au moyen d’arrêtés ministériels, sans débats parlementaires et au moyen d’une base légale jugée insuffisante. C’est ce qui a amorcé le débat autour de la fameuse "loi pandémie".

À propos des expressions de contestation de citoyens, "c'est vrai que certains modes d'action ont tendance à avoir une vue un peu manichéenne, alors que la réalité est souvent plus nuancée. Par contre, il est légitime que des citoyens demandent des explications et remettent en question les décisions du gouvernement", insiste Olivia Venet, présidente de la Ligue des Droits humains. Par conséquent, il convient de se méfier "de discours parfois extrêmes ou clivants, selon lesquels, en période de crise sanitaire, on n'aurait pas le droit de remettre en question les décisions".

Il convient cependant, selon elle, d'apporter des critiques constructives. "Un autre élément important à mes yeux, c'est le fait que les pouvoirs publics devront pouvoir tirer les leçons, avec humilité, de ce qui a été bien fait et mal fait. Ce serait parfaitement normal, mais ça implique de pouvoir accepter les critiques et reconnaître leur légitimité", tout en gardant à l'esprit que la critique est aisée, mais l'art est difficile, comme le dit la formule. "Il est sans doute trop tôt pour tirer toutes ces leçons, mais ne pas le faire pourrait être dangereux à plus long terme pour la démocratie. Je pense à des mouvements d'extrême droite qui pourraient récupérer l'énergie de la contestation, surfer sur une vague qui était à la base légitime."

Cela requiert une vision de la société plus nuancée que celle qui voit "par exemple les vaccinés comme des citoyens modèles et les non-vaccinés comme des idiots. La réalité n'est évidemment pas aussi simple".

Or, Olivia Venet observe tout de même "une certaine arrogance de la part de décideurs, "c'est comme ça et pas autrement, on sait mieux que vous"". Une posture plutôt autoritaire qui n'incite pas toujours à entendre des critiques légitimes, ni à en tirer des enseignements.

Quand l’extrême droite surfe sur la vague de la colère

 Des mouvements d’extrême droite se sont affichés lors des mobilisations, comme le parti Nation sur cette photo.
Des mouvements d’extrême droite se sont affichés lors des mobilisations, comme le parti Nation sur cette photo. ©BELGA

De nombreux contestataires n’ont pas d’accointance avec l’extrême droite. Mais cette évidence ne doit pas non plus empêcher un constat: des mouvements d’extrême droite, complotistes et/ou intégristes profitent des rassemblements pour s’afficher et capitaliser sur la contestation.

Dans la foulée des dernières manifestations, le Front antifasciste de Liège, collectif regroupant une quarantaine d’associations, a cherché à repérer les principaux mouvements de cet acabit ayant pris part au mouvement, que l’on peut repérer à l’aide de leurs drapeaux, logos et autres affiches. Avec un appel à la vigilance du Front antifasciste en toile de fond: contester certaines décisions politiques est une chose, le faire en marchant aux côtés de l’extrême droite en est une autre.

On y retrouve des membres des mouvements comme Nation, En Colère, le mouvement catholique intégriste Civitas ou encore Feniks, proche des jeunes nationalistes de Schild & Vrienden, pour citer quelques exemples.

 «Gott mit uns», devise militaire qui fut notamment celle de la Wehrmacht…
«Gott mit uns», devise militaire qui fut notamment celle de la Wehrmacht… ©BELGA

"Il convient de distinguer deux choses, explique le politologue Benjamin Biard (UCLouvain – chercheur au Crisp), spécialiste de l'extrême droite. En Belgique, les partis installés sont assez peu présents dans ces rassemblements. On ne voit pas beaucoup le Vlaams Belang, qui critique les autorités mais à un niveau plus institutionnel, au Parlement. Par contre, des individus, groupuscules ou groupes d'extrême droite sont visibles. Ce ne sont pas fondamentalement des manifestations d'extrême droite, mais ils viennent se greffer dessus. Cela reste très hétérogène, avec des messages très diversifiés. Civitas est différent du Vlaams Belang, qui est différent d'En Colère, qui est différent de Schild & Vrienden, etc."

Ces mouvements trouvent dans la colère ambiante une fenêtre d’opportunité pour disséminer leurs discours et une certaine vision du monde: défiance généralisée à l’égard des élites, de la démocratie parlementaire, des journalistes, complotisme, etc.

L’extrême droite connaissait déjà un essor avant la crise sanitaire. Disons que celle-ci lui permet de se booster.

"Cependant, prévient Benjamin Biard, l'extrême droite connaissait déjà un essor avant la crise sanitaire. Disons que celle-ci lui permet de se booster", dans un climat de défiance à l'égard des institutions démocratiques classiques.

Au début de la crise, "le contexte a permis d'appuyer certaines de leurs thématiques, comme l'ouverture des frontières en lien avec la propagation du coronavirus". Plus globalement, "il s'agit d'une mise en cause de la légitimité des décideurs et des décisions, un argumentaire classique de l'extrême droite… comme de l'extrême gauche. C'est l'idée que les processus par lesquels les décisions sont prises ne sont plus démocratiques, qu'il faut rendre le pouvoir au peuple, aux citoyens, etc."

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