« Si ça continue , nous allons y rester »

58 000 vaches laitières en moins en 11 ans. Le chiffre symbole du désespoir d’un secteur, qui parle de misère, tensions et dépressions… Poignant.

Y. R.
« Si ça continue , nous allons y rester »
lait bio ©ÉdA – 201461784392

«Alors que l'actualité peut laisser croire que la situation s'est rétablie dans les fermes laitières, il en est tout autrement. »

Le cri d'alarme lancé mardi par Christian Verdin, agriculteur de Werbomont, au nom du Collectif des producteurs laitiers de la Région herbagère (*). Pour illustrer le propos, deux chiffres parmi d'autres: la chute du nombre de vaches laitières en Région wallonne (-58 000en 11 ans) et celle des gains.

«Aujourd'hui, nos intrants (NDLR: produits apportés aux terres) ont presque doublé et notre lait est vendu 26 cent/litre, relève-t-il dans son communiqué. Or, le coût de production arrive à 41 cent/litre en moyenne! Nous allons tous y rester si ça continue comme ça. »

Résultats: selon Christian Verdin, les dettes s'accumulent dans les fermes, au point de miner le moral. Avec risque de contagion… «Quand les fournisseurs viennent vous demander de régler une ou deux factures en attente, et bien c'est terrible mais ce qui est encore plus malheureux, c'est qu'eux aussi risquent de mettre leur entreprise en péril! »

« Il ne reste rien pour vivre »

Même analyse du côté d'Étienne Desmons, négociant en aliments du bétail de la région d'Olne. «Cela fait 20 ans que je rencontre des éleveurs, essentiellement laitiers, en tant que commercial pour une firme d'aliment, relate-t-il. D'année en année je remarque que leur situation se dégrade. Particulièrement pour les laitiers depuis ce printemps 2012. Tous les jours, on me dit: pas question qu'un enfant reprenne l'exploitation, je travaille pour essayer de régler mes factures, il ne reste rien pour vivre, et de plus en plus on ne sait plus payer… »

Harcèlement administratif

À la diminution des prix payés aux producteurs, à la hausse des charges, s'ajoutent le «harcèlements administratifs abusifs en constante évolution », ou encore «l'intransigeance des banques », notent Gustave Wuidart et Vincent Schyns (FWA). Qui pointent aussi une spoliation de 25% de DPU (paiements uniques) suite à la non-attribution de quotas,etc...

Les résultats: une chute du nombre d'exploitations, dénonce le Collectif; mais aussi, déplore-t-il, une paupérisation générale du secteur laitier avec ses corollaires: «La misère, les tensions, les disputes, les divorces, les dépressions, les suicides. »

Une réalité qui met en colère François Misse, vétérinaire à Ouffet et membre du Collectif… «Bon sang! Quand est-ce que la société s'en rendra compte et fera face à la réalité? questionne-t-il. Le problème est grave! Le lait ne sort pas en brique d'un litre d'une machine! Au fil du temps la population mondiale s'accroît mais qui va nourrir tout ce monde? »

Pour le vétérinaire, les agriculteurs et éleveurs sont dans une spirale très négative.

«Le litre de lait, le kilo de viande, la douzaine d'œufs ne rémunèrent pas les producteurs et cela engendre un dysfonctionnement dans les exploitations », analyse François Misse.

Et de pointer certaines exploitations dont la gestion devient chaotique, voire négligée, vu l’obligation de diminuer les coûts de production pour arriver, simplement, à survivre.

«L’alimentation, la prévention des maladies, l’hygiène et le confort des animaux… sont des éléments clés dans la gestion d’un troupeau et lorsqu’on fait l’impasse sur un de ceux-ci, l’équilibre se rompt! Il faut absolument que cela change. »

« Drame dans les campagnes »

Le Collectif propose plusieurs pistes de travail: hausse des prix minimum; création d’un véritable observatoire; meilleure répartition des gains de la fourche à la fourchette; interdiction de la spéculation alimentaire; etc... Un vaste programme pour lequel il y a urgence…

«Un véritable drame social se joue dans nos campagnes, conclut Sébastien Lambotte, entrepreneur en travaux agricoles à Stoumont. Pour tous ceux qui cherchent encore une espèce en voie d'extinction à protéger, ne cherchez plus vous l'avez trouvée! »

Y. R.

(*) Pays de Herve, Ardenne liégeoise et une partie des régions de l’est du pays.