Palante
le dernier baroudeur du Dakar

"J’avais rencontré Eric Palante dans le courant du mois de décembre. « Tu vas rencontrer un des derniers baroudeurs du Dakar », m’avait alors confié un collègue. Pendant plus de 2 heures, avec Eric, on est revenu sur ses années Dakar. Pour l’occasion, Eric avait sorti sa caisse de souvenirs. La rencontre avec ce géant à la voix douce et posée m’a marqué. Début janvier, j’avais écrit une double-page suite à notre rencontre. J’avais prévu de faire son portrait sur notre site internet. Ce vendredi après-midi, avec Cédric Dussart, nous venions de terminer notre présentation. Puis un coup de fil nous a annoncé sa mort."

Arnaud Wéry

L'abandon sous le regard des caméras de France Télévision

Début 2013, c’est sous le regard de la caméra de France Télévision qu’Éric Palante abandonnait son dixième Dakar. Les journalistes français consacraient un reportage de 12 minutes sur le motard de Donceel, intitulé "Dans l'anonymat de la course" Voir ce colosse de 1,90 m tenter de trouver, seul, une solution alors que les précieuses minutes s’égrenaient avait quelque chose de touchant. «On m’a effectivement beaucoup parlé de ce reportage. Sur ce Dakar, j’avais connu beaucoup de problèmes techniques et alors que je n’avais plus que des tronçons plus faciles à parcourir, voilà que ma moto me lâche. Les Argentins qui m’avaient accueilli étaient évidemment ravis: il y avait un pilote, des journalistes, un hélicoptère de l’organisation… », se souvient-il, amusé.

On aurait pu penser que cet abandon augurait un arrêt définitif pour le motard mais c’est mal connaître Éric Palante qui participe en ce moment à son onzième Dakar . «Ça m’a encouragé à repartir de plus belle.»


voir le reportage de France Télévision

Les malles motos, ces clochards du Dakar

Le Donceelois participe à la célèbre course en tant que «malle motard», c’est-à-dire un motard sans assistance. Une catégorie qui se réduit d’année en année. Pour cette nouvelle édition, ils ne seront qu’une vingtaine. Éric Palante y voit une professionnalisation des participants.

«Sans assistance, tu perds 30% de chance d’atteindre l’arrivée.» Mais c’est évidemment l’aventure ultime. « Les tops motos nous envient toujours», assure Éric Palante. Qui a d’ailleurs fait l’expérience d’un Dakar avec assistance. «C’était en 2012, j’avais terminé 66e mais c’était aseptisé.»

Avec une seule malle pour les vêtements, la tente, le matériel… il faut s’organiser. «Au Havre, je distribue une partie de matériel aux autres pilotes mais sur place, dans un campement qui fait un kilomètre carré, il faut pouvoir retrouver le matériel dont on a besoin. Les malles motos, ce sont les clochards du Dakar.»

Sans compter les heures de sommeil grappillées quand il peut. «Je fais des siestes très courtes de 12 minutes: je me couche à côté de ma moto, avec mon équipement, j’active mon réveil sur le GSM que je garde en main.»

Le Dakar est une vie dans la vie
En moto, tu es le seul responsable quand il arrive quelque chose
Avec mon mauvais sens de l’orientation, je dois vraiment suivre mon roadbook. Mais c'est un atout, j'ai déjà été dépassé par un motard deux fois sur la même étape

70 000 € de budget
et beaucoup de sacrifices

Et évidemment, une telle aventure demande beaucoup de préparation, qu’elle soit physique, mentale, financière ou matérielle. Pour partir au Dakar, ça demande un an de préparation. Il faut réunir un budget conséquent : 70.000€ Pour limiter les frais, Eric Palante doit mettre la main à la pâte. Au début, il bricolait seul sa moto dans son garage. Aujourd'hui, il est épaulé par la "Team Palante", une trentaine de motivés bénévoles. Le motard donceelois n’hésite d'ailleurs jamais à saluer le travail de son équipe : "Je suis seul sur les pistes mais derrière, il y a le team Palante qui me soutient. Chaque année, on essaie d’améliorer le matériel." Et en bon meneur d’hommes, Éric Palante tient absolument à leur faire partager son aventure en les associant au plus près.


Eric Palante n'hésite pas à mettre la main à la pâte, comme en travaillant au flocage de sa moto.

Préparer sa participation au Dakar lui prend 10 mois (recherche de sponsors…) et chaque année, Éric Palante doit renvoyer son CV et sa lettre de candidature ainsi que 3 000 à 4 000€ d’acompte aux organisateurs. «Participer à cette course demande des sacrifices tout au long de l’année.»

"On ne participe pas au Rallye Dakar comme on participe à un raid." Pour tenter de s'inscrire à son premier Dakar, Eric Palante a dû mettre en place une collecte de fonds.
Les sponsors sont incontournables. “Mais 90% des demandes n’aboutissent pas. Parfois, je tombe sur des personnes fortement ecolo et anti-Dakar”. Mais le hasard apporte aussi son lot de bonnes surprises. Comme cette fois, où se trouvant dans une oasis lors d’un raid moto dont il s’occupait, il a sympathisé avec des motards espagnols propriétaires d’une entreprise qui est devenue sponsor.

A côté du budget, il faut surtout affûter ses capacités physiques. "Les températures sont parfois insoutenables. Déjà en t-shirt, vous n’auriez pas facile! Alors, imaginez avec un casque de moto et la combinaison qui va avec. Durant un Dakar, qui dure deux semaines, je peux perdre jusqu’à 10 kilos, 3 kilos la première semaine et entre 6, 7 kilos la deuxième ! C’est d’ailleurs marrant de voir qu’on s’hydrate beaucoup, qu’on transpire beaucoup, ce qui ne nous laisse quasiment rien pour uriner. Nos vêtements sont tellement imbibés de sel, qu’ils se rigidifient. »
Afin de pouvoir s'entraîner tout en travaillant, Eric Palante a opté pour la course à pied. "Cela me permet d'améliorer mon endurance. Et de deux à quatre fois par semaine, je m'entraîne en moto dans les Ardennes."

Le rhinocéros belge, l'Afrique dans le coeur

L’Afrique occupe une place particulière dans le cœur d’Éric Palante. «J’y ai vécu 12 ans.» Des années, le Donceelois a conservé une certaine philosophie. «Quand il n’y a plus rien à faire, rien ne sert de s’énerver. C’est un peu ça qui transparaît à travers le reportage de France TV.»

C’est aussi en Afrique qu’est née cette envie de raid moto. Il se souvient de ce raid avec du matériel scolaire pour un village: «À notre arrivée, il y a eu une danse avec les chasseurs. J’ai été invité à y participer. Ils m’ont donné un fusil pour tirer en l’air avec eux.»

Le départ du Dakar pour l'Amérique du Sud ? Eric Palante ne s'en étonne pas : "Le Dakar était prévu pour être une épreuve nomade. Mais les vrais perdants, ce sont les Africains car les pistes entre les villages s'ensablent et qu'avant, en deux jours, les villages se faisaient de l'argent pour toute l'année."

Mais en Amérique du Sud, Eric Palante reconnaît que l'engouement est spectaculaire. En terme populaire, la course peut s'apparenter au Tour de France. "A Lima, il y avait 1 million de personnes. 3 baraqués sont venus me chercher pour fendre la foule, les gens arrachaient les écussons."

Un citoyen d’honneur...bientôt reconverti ?

" A mon retour de mon premier Dakar, ma rue était bloquée. Je me suis dit "mince, encore des inondations". Mais en fait, c'est tout le village qui était là pour m'accueillir. J'étais vraiment très ému."
Un événement dont se souvient très bien le bourgmestre de l’époque, Michel Paulus : “Des voisins et des amis nous avaient sollicités pour barrer la rue et organiser une fête. La Commune s’y était associée.” Par la suite, le motard avait été fait “Citoyen d’honneur de Donceel”. “Nous comptons 3 ou 4 citoyens d’honneur. C’est notre façon d’exprimer notre sympathie. Grâce à lui, on parle encore de Donceel.”

La reconversion ? A 51 ans, le Hesbignon y pensait. Début décembre, il était ainsi invité à Paris par ASO (organisateur du Dakar) pour expliquer aux 200 personnes qui encadrent l’événement comment se passe la course pour un malle motard. Et passer un jour de l’autre côté de la barrière n’était pas pour lui déplaire.

Par contre, Eric Palante était plus sceptique sur le fait de devenir un jour copilote. Il comptait y réfléchir en tout cas à deux fois et ne voulait pas partir pas avec le premier venu.
L’homme restait profondément attaché à ses motos à qui il attribuait à chacune un nom. La dernière ? Elle s’appellait “Mamba”.
Ado, Éric Palante participait déjà à des compétitions de trail moto. Comme ici à Chevremont avec ses parents. De quoi bien connaître le matériel. « Au début du Dakar, je bossais seul sur ma moto, je pensais que j’apportais des améliorations auxquelles personne n’avait pensé. Mais je me trompais. »
Ado, Éric Palante participait déjà à des compétitions de trail moto. Comme ici à Chevremont avec ses parents. De quoi bien connaître le matériel. « Au début du Dakar, je bossais seul sur ma moto, je pensais que j’apportais des améliorations auxquelles personne n’avait pensé. Mais je me trompais. »

« Il a déjà joué deux jokers »

Le Liégeois Luc Laconte connaît Éric Palante depuis de très nombreuses années. Entre les deux hommes, une passion: le raid moto qu’ils font ensemble mais aussi et surtout une solide amitié.
Luc fait partie de la Team Palante. « Mon rôle est modeste, je ne m’occupe que de la communication.»

Luc est de l’aventure depuis la première minute. «Quand Éric m’a annoncé qu’il voulait faire le Dakar, je lui ai dit en rigolant: “Pourquoi vouloir faire ce genre de chose, on s’amuse si bien en Afrique!”. Mais évidemment, le Dakar sans assistance, c’est une toute grande aventure.»

Qu’Éric Palante s’engage pour la onzième fois dans un Dakar a quand même étonné Luc Laconte: «Oui, cela m’étonne et tous les camarades de jeu sont aussi étonnés par la prise de risque. Éric a déjà joué deux jokers (le motard a eu deux accidents qui auraient pu avoir de graves conséquences). Il n’y a pas beaucoup de gens qui ont deux jokers.»
Mais Luc sait qu’« Éric va toujours à fond dans ses projets.»

Crédits:

Auteurs : Arnaud Wéry & Adrien Thiry
Photos : Jérôme Heymans & Belga
Webmaster : Cédric Dussart