BRUXELLES

Samantha a eu l’étincelle pour le métier d’électricienne

Samantha Ndongo suit les conseils de son «parrain» de stage Alain Weutens. «Il m’a persuadée de ne pas m’arrêter à ce que je sais faire».
Samantha Ndongo suit les conseils de son «parrain» de stage Alain Weutens. «Il m’a persuadée de ne pas m’arrêter à ce que je sais faire». -EdA - Julien RENSONNET

«Dégoûtée» de son ordinateur et de ses tableurs de comptabilité, Samantha Ndongo suit une formation d’électricienne industrielle. Un métier dit «masculin» où elle fait des étincelles dans une équipe d’hommes. Son entrée chez le géant Veolia est garantie grâce à une formation en partenariat avec Interface3 et Bruxelles Formation.

Elles sont déjà cinq. Cinq électriciennes industrielles à revêtir chaque matin la tenue anthracite au logo rouge de Veolia pour assurer la maintenance des installations techniques de la Commission européenne au nom de la multinationale française. Et cinq nouvelles collègues rejoindront les équipes dès 2018 après une formation réservée aux femmes en partenariat avec Interface3 et Bruxelles Formation. Le cycle, où les candidates qui arrivent au terme du cursus sont directement engagées, entrera dans sa 3e saison en janvier. Comme une série à succès.

Alors bien sûr, quelques clichés subsistent. Par exemple, on nous confie que ces femmes, comme si elles avaient des doigts plus fins, «sont plus délicates dans les raccordements de précision. Là où l’homme est plus pressé et brusque, la femme prend le temps». On apprend aussi que les quolibets fusent parfois des rangs masculins, du genre «Retournez à vos cuisines». On n’en sera que plus admiratif de ces femmes, Fallone, Yousra, Hayatt ou Samantha, qui bousculent les préjugés: s’intégrer dans un univers professionnel si masculin est un beau challenge. Et dans les équipes, où des coachs et de parrains évitent les courts-circuits, le courant semble passer.

 

 

«Vous n’êtes pas une femme»

«Je me souviendrai jusqu’à la fin de mes jours de ma rencontre avec Alain, mon “parrain” de stage», confirme Samantha Ndongo, actuellement en formation. «Dans la voiture vers le site, il m’a dit: “je ne suis pas un homme, vous n’êtes pas une femme, nous sommes collègues”. Et tout le groupe m’a bien accueillie». À tel point que la stagiaire de 30 ans hésiterait à recommander la formation à d’autres femmes: «Je ne veux pas perdre ma place dans l’équipe d’Alain».

«

Il faut faire comprendre aux gars qu’on ne peut plus avoir le même type de langage dans l’équipe.

»

Samantha a eu l’étincelle pour le métier d’électricienne Samantha s’apprête à réparer elle-même son cuiseur à riz, chez elle: «l’avantage du métier d’électricienne, c’est qu’on met tout de suite en pratique». -EdA - Julien RENSONNET En retrait face à la jovialité de sa protégée, le coach abonde. «C’est la 3e fois que je parraine une formation. Ma mission principale, c’est de les intégrer dans des équipes d’hommes. Il faut faire comprendre aux gars qu’on ne peut plus avoir le même type de langage dans l’équipe. Mais on n’a jamais eu de problème, même si la première année était bizarre pour certains», confie Alain Weutens.

C’est l’envie de diversité qui a donné à Samantha Ndongo l’énergie de quitter les tableurs, les chiffres et les codes de son ancien job de comptable. «C’était répétitif. Je m’ennuyais. Je ne supportais plus l’ordinateur», grince-t-elle. Chez Veolia, elle s’attaque à tous les domaines de l’électricité, de la programmation à l’installation en passant par la lecture de schémas. Et elle touche même à la plomberie et à la climatisation, dans une équipe que son responsable souhaite pluridisciplinaire. «Je commence à bien maîtriser. Alors chez moi, je compte réparer mon cuiseur à riz et peut-être faire un peu de sanitaire dans la salle de bains».
 

15 étages, 500 lampes

Samantha insiste: il faut «dépasser les idées préconçues. Il n’y a pas un métier pour les hommes ou pour les femmes. Il faut juste oser». Comme la jeune femme l’a finalement fait avec sa famille. «Je ne leur avais pas parlé de mes doutes, ni de cette formation que j’avais entreprise. J’avais peur de leur réaction. Parce que j’ai fait de longues études pour devenir comptable et tout. Quand j’ai été certaine que c’était le bon choix, j’en ai parlé à ma maman: ça m’a donné des ailes!»

«

J’avais peur de la réaction de ma famille. Parce que j’ai fait de longues études pour devenir comptable et tout.

»

Il en faut pour voler entre les 15 étages, 250 fenêtres à deux lampes et innombrables bureaux, salles de réunion et corridors du bâtiment Charlemagne, dans le quartier européen. «Ma plus grosse satisfaction, c’est quand on a résolu un problème dans un long couloir. Ça se déroulait en éteignant une lampe: tout s’éteignait! C’est rare comme souci. Alors on a dû démonter tous les faux plafonds et après quelques heures on a trouvé!»

Samantha n’est pas encore en panne de motivation.

 

«Il ne faut pas cantonner les femmes aux tâches dites délicates»

Laure Lemaire, vous êtes Directrice d’Interface3, centre de formation continue favorisant l’accès des femmes aux professions informatiques et techniques. À quel point ceux-ci restent-ils encore cadenassés aux femmes?

Les métiers de l’informatique concernent 15 à 20% de femmes. Pour l’électricité, c’est 1%. Les métiers de la construction sont du même ordre, comme chauffagiste, plombier, menuisier... La boulangerie aussi reste très masculine, comme la logistique, domaine dans lequel nous lançons une formation. Là, c’est peut-être davantage une question d’horaires.

+ VIDÉO (2013) | Chez Interface3, «Les femmes croient à tort qu’elles n’ont pas les capacités pour les métiers de l’informatique»

Samantha a eu l’étincelle pour le métier d’électricienne Seuls 1% des postes dans l’électricité industrielle sont occupés par des femmes. -EdA - Julien RENSONNET Vous pointez une raison presque «sociétale» comme frein à l’accès des femmes à ces professions...

Il y a des facteurs culturels. Par exemple on considère que les femmes ne sont pas aussi fortes. Pourtant les engins de chantier disqualifient aujourd’hui cet argument. Les autres facteurs sont d’ordre organisationnel. Ces métiers se sont construits autour des hommes: leurs horaires ne sont pas adaptés aux femmes, à qui la répartition des tâches ménagères réserve souvent les matinées et leurs obligations liées aux enfants. L’informatique permet à ce titre des arrivées au travail plus souples que l’industrie. Et puis évidemment, il y a bon nombre de familles monoparentales où débuter une journée de travail à 8h, voire plus tôt, est injouable.

Alors que votre organisme assure un taux d’insertion de 72% à la sortie de ses formations, vous expliquez mettre en place un lobbying intense pour attirer les stagiaires...

Il faut convaincre! C’est une grosse part du boulot. Par exemple, pour réunir 12 candidates électriciennes industrielles, nous organisons 5 séances d’information! Il faut les rassurer, expliquer que les entreprises les attendent. l’environnement familial aussi doit être convaincu car là aussi restent des réticences. C’est donc difficile pour les candidates, d’autant que le chemin traditionnel vers l’emploi qu’elles souhaitent est barré par les hommes qui, eux, ont souvent suivi un cursus secondaire qui leur permet d’évincer les femmes lors des tests de recrutement avec leurs connaissances de base.

Pourtant, il y a de l’embauche!

On a formé 20 femmes mais il y aurait de l’emploi pour 200. Nous travaillons étroitement avec Veolia mais Schneider, Spie et Cofely sont venus nous voir. Pour les petites entreprises, il est plus difficile de convaincre car la présence de femmes induit aussi des vestiaires séparés, des tenues différentes...

Que penser lorsqu’on nous prétend que «les femmes ont davantage de patience» ou qu’elles «sont plus délicates pour certains travaux»?

On retombe dans les stéréotypes. Le danger auquel Interface3 veille, c’est que nos stagiaires ne soient pas cantonnées dans certains types de tâches ou un créneau spécifique. Elles veulent toucher à tout: elles ne veulent pas se contenter du câblage mais veulent aussi faire de l’installation.

Il leur faut du courage?

Je crois surtout qu’elles en ressentent une fierté d’avoir pris un peu de pouvoir aux hommes.