Londres: Steve Ludwin, l'homme qui résiste au venin de serpent

-AFP

Depuis près de trente ans, Steve Ludwin s'injecte du venin de serpent. Une pratique qui a failli lui coûter la vie mais qui pourrait sauver celle de milliers d'autres car grâce à lui des chercheurs tentent de créer un nouveau type d'antivenin.

Une exposition sur le venin au Musée d'histoire naturelle de Londres, qui débute vendredi, consacre un court film à cet homme grâce à qui la recherche médicale progresse.

Installé dans son salon au coeur de Londres, Steve Ludwin, un Britannique de 51 ans, tient fermement la tête d'un Trimeresurus popeiorum, serpent originaire d'Asie d'un vert éclatant. Il extrait quelques gouttes de son venin. Dans quelques minutes, il se les injectera dans le bras à l'aide d'une seringue, un geste qu'il effectue régulièrement depuis la fin des années 1980.

"Obsédé" par les serpents, Steve Ludwin a commencé à s'injecter de petites quantités de venin alors qu'il était âgé d'une vingtaine d'années, inspiré par Bill Haast, un Américain passionné de ces reptiles dont il extrayait le venin à des fins de recherche médicale.

"Ca a l'air dingue mais en fait ça a potentiellement des effets positifs sur la santé", assure le quinquagénaire aux longs cheveux bruns. "Ca a renforcé mon système immunitaire. Je n'ai pas eu de rhume depuis quinze ans", assure-t-il, évoquant aussi des "effets anti-âge".

- 'Rien d'un trip' -

Mais cette pratique "n'a rien d'un trip à la Jim Morrison", explique-t-il: "ça cause une souffrance extrême", "c'est très, très dangereux", et "je n'encourage personne à le faire".

Ce musicien qui s'est injecté les venins de serpents parmi les plus dangereux au monde -mamba noir, cobra, fer-de-lance- a d'ailleurs eu plusieurs "accidents", une overdose manquant même de lui coûter un bras.

Son singulier passe-temps a pris un nouveau sens depuis qu'une équipe de chercheurs de l'université de Copenhague s'est fixé pour objectif de produire un antivenin grâce aux anticorps de ce donneur unique.

"Quand il s'injecte du venin, son système immunitaire répond. Nous espérons trouver des copies de ses anticorps, les isoler, les tester et en fin de compte en produire", explique à l'AFP Brian Lohse, professeur à la faculté de Santé et de sciences médicales à l'université de Copenhague, interrogé par téléphone.

Depuis 2013, quatre chercheurs travaillent à plein temps sur ce projet, qui devrait aboutir d'ici un an.

Si cela fonctionne, il s'agirait du premier antivenin d'origine humaine conçu à partir d'un donneur qui s'est injecté différents venins de serpents.

- 5,4 millions de victimes -

Jusqu'à présent, les antidotes sont obtenus en introduisant du venin en faible quantité dans un animal, le plus souvent un cheval, pour ensuite collecter les anticorps produits. Problème, "les anticorps dérivés d'animaux sont aujourd'hui assez chers. Le prix moyen d'un traitement à l'hôpital est compris entre 2.000 et 3.000 dollars (1.700 à 2.600 euros) et peut aller jusqu'à 14.000 dollars (12.000 euros) dans certains cas", explique Brian Lohse. Et il peut y avoir des effets secondaires.

Avec un antivenin dérivé de l'homme, "nous ne pouvons pas exclure complètement qu'il y aura des allergies, mais la probabilité est beaucoup plus faible qu'avec des anticorps issus d'animaux", compare le Pr Lohse.

Le chercheur estime que son antivenin coûterait environ 100 dollars (90 euros) et il espère pouvoir le distribuer gratuitement dans les pays à risque grâce au soutien de gouvernements, d'ONG, de l'Unicef ou l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Selon l'OMS, les morsures de serpents sont d'ailleurs une question de santé publique "négligée". L'organisation estime que chaque année, environ 5,4 millions de personnes dans le monde sont mordues par des serpents, et qu'entre 81.000 et 138.000 en meurent.

"La science et peut-être les futures victimes de serpents peuvent remercier Steve pour ses efforts, mais d'un autre côté, il est très dangereux de s'autoimmuniser ainsi", relève Brian Lohse.

"Steve s'est mis sérieusement en danger à plusieurs reprises" rappelle le chercheur, qui décourage fortement de l'imiter.