MONS

Mons: les mains coupées s’agrippent à la statue de Léopold II

Le débat autour de la mémoire coloniale s'invite à Mons, à l'occasion d'une motion réclamant l'installation d'une plaque commémorant Patrice Lumumba et son combat pour l'indépendance du Congo. Pour répondre aux monuments glorifiant la colonisation.

La statue de Léopold II à Mons n’avait pas fière allure mardi soir. Une dizaine de photos y était collée pour rappeler à son souvenir les abjections commises sur les populations indigènes durant la période coloniale, dont les mains coupées, sujet encore relativement tabou, mais qui se révèle avoir été une "marque de fabrique" des sévices perpétrés sous l’Etat Indépendant du Congo où régnait Léopold II.

Ce relooking de la statue, on le doit à quelques dizaines de militants qui s’y sont rassemblés, à l’appel du collectif Mémoire coloniale. Venus de Bruxelles mais aussi de Mons, ces sympathisants de mouvements décoloniaux soutenaient une motion débattue hier soir au conseil communal de Mons demandant l’installation d’une plaque commémorative de l’indépendance du Congo et de son père fondateur Patrice Lumumba, sous le porche de l’Hôtel de Ville de Mons.

Selon son auteur Georges-Louis Bouchez (MR), il s’agit de faire «reconnaître notre histoire commune et partagée au Congo». Actuellement, il existe une plaque commémorative sous ce même porche, et qui commémore les colons belges partis au Congo. Cette plaque a été placée en 1930, sur décision du conseil communal de l’époque.

Rassembler tous les pans de l'Histoire

Une présence «qui peut heurter et donner le sentiment de la négation de l'aspiration d'un peuple à l'auto-détermination et des combats menés pour l'atteindre» , estime-t-il dans sa motion. Mais pas question pour autant de retirer cette plaque : «cela reviendrait à attiser des tensions et relancer des débats passionnés alors que le besoin de rassemblement est grand» poursuit le libéral.

Dès lors, il opterait pour la solution de la cohabitation de deux plaques «avec une mise en contexte, l'une commémorant les colons et l'autre célébrant l'indépendance du Congo et son père fondateur Patrice Lumumba.» Ce qui amènerait «une véritable réflexion historique et une prise de conscience pour l'ensemble des passants.»

Du côté de la majorité PS-CDH, on est ouvert à la discussion. «Les descendants de deuxième et troisième génération d’origine africaine sont désireux de connaître leur histoire, explique le bourgmestre Elio Di Rupo. Ce n’est pas propre à cette communauté, c’est aussi valable pour les personnes d’origine maghrébine, italienne…On veut savoir comment a vécu son grand-père, c’est une source d’identité.»

Oui, mais pas n'importe où

Le bourgmestre et le collège communal sont donc d’accord sur le principe de commémorer Lumumba. «Le collège sera chargé de dialoguer avec les représentants de la communauté congolaise afin de décider du choix le plus opportun en matière d’évocation. Sera-ce une rue, une plaque, et où ?»

3 ou 4 associations devraient être associées à la réflexion, dont le Cercle des Etudiants Africains de Mons. «Nous souhaitons quelque chose qui puisse permettre d'engager la discussion sur le sujet, précise Roland Kongolo, représentant du cercle. Une rue choisie comme ça, sans symbole, ça ne répondrait pas à la problématique». Prière donc de ne pas placer Lumumba dans une impasse.

Quand un libéral défend la mémoire d’un marxiste

Un libéral défendant la mémoire d’un indépendantiste de gauche et soutenu dans sa démarche par quelques militants distribuant des tracts de la "Manifiesta" (rassemblement du PTB à Bredene), voilà qui ne manque pas de piquant…Mais pour les "décolonialistes", l’important n’est pas là.

La question de la commémoration de la colonisation à Mons s'st amorcée lors d’un débat autour de la polémique d'une place Lumumba à Ixelles. «Georges-Louis Bouchez y avait pris la parole promettant de porter le débat à Mons», indique Antoine Moens de Hase, de l’association Intal Congo, un des organisateurs du rassemblement d’hier soir.

«Voyant son initiative, nous avons voulu montrer notre soutien. Si cela devait aboutir, il s’agirait du premier élément en dur qui évoquerait l’histoire de la décolonisation. Or actuellement, il n’y a en Belgique que des plaques évoquant la colonisation et commémorant des "grands hommes", sans présenter l’autre versant, sans remise en contexte.»

L’initiative de Georges-Louis Bouchez, ces militants, marqués à gauche, la voient d’un très bon œil. «Ce n’est pas l’homme qu’on est venu soutenir, mais sa proposition. C’est un signe que les lignes bougent, que la manière dont on commémore l’attitude coloniale pose question, même à droite. Notre objectif, c’est que le débat soit partout, même au sein du MR.»

«On ne veut pas effacer l'histoire»

Les décoloniaux ne réclament pas nécessairement le déboulonnage de toutes les statues, même si certaines n’ont plus leur place dans l’espace public. «Léopold II est le roi qui a le plus de statues en Belgique, on ne va pas toutes les faire disparaître, même si on peut enlever les plus extrêmes et les mettre au musée», estime Kalvin Soiresse Njall, du collectif Mémoire Coloniale.

Mais il faut recontextualiser. «Quand on voit une statue aussi imposante, cela renvoie l’image de quelqu’un de puissant, qui a construit des parcs, des bâtiments…mais avec quel argent ? Il faut expliquer d’où venait cet puissance, il faut contextualiser. Mais nous ne souhaitons pas effacer l’histoire», insiste Kalvin Soiresse Njall.

Pas effacer, mais déconstruire la façon dont on aborde la période coloniale en Belgique. «Il faut faire un travail de déconstruction, et être décolonisé mentalement, dans les institutions, dans les écoles…», clame celui qui a lancé une pétition pour transformer la place Matonge en place Lumumba à Ixelles.

Un répertoire de la mémoire coloniale à Mons

Et comme cette question patine à Bruxelles, les décoloniaux veulent élargir le débat ailleurs, comme à Mons. Les militants vont ratisser l’entité pour répertorier toutes les traces de glorification de la colonisation que l’on ne perçoit plus, tant elles font partie du paysage.

Comme cette rue du Commandant Lemaire, reliant Cuesmes à Flénu. Et qui commémore un homme ayant été aux avant-postes de la colonisation, responsable de plusieurs expéditions punitives et appliquant fidèlement les méthodes parfois cruelles d'occupation du pays, avant de faire son mea culpa. En ayant au passage "enfumé" 178 résistants congolais en 1899, à en croire le panneau d'un manifestant.

A Mons, les débats ne font que commencer autour de ces questions…