MOBILITÉ

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité»

Le carrefour Meiser, à Schaerbeek, est l’exemple typique du nœud routier perpétuellement embouteillé.  Le phénomène de «corridor psychologique» dans lequel les usagers s’enferment peut en partie expliquer la situation.
Le carrefour Meiser, à Schaerbeek, est l’exemple typique du nœud routier perpétuellement embouteillé. Le phénomène de «corridor psychologique» dans lequel les usagers s’enferment peut en partie expliquer la situation. -Belga

La mobilité du Belge reste cloisonnée dans ses habitudes: voiture personnelle, train et, s’il est urbain, métro. Sortir de ce «corridor psychologique» est difficile. D’autant que le numérique fait exploser les solutions. Décryptage avec Xavier Tackoen, expert bruxellois de l’urbanisme et de la mobilité et créateur du «serious game» MaestroMobile.

Administrateur délégué du bureau Espaces-Mobilités, le Bruxellois Xavier Tackoen est aussi l’un des plus fins observateurs de la mobilité de notre capitale. C’est à ce titre qu’il a fondé le « serious game » MaestroMobile. À l’échelle de Bruxelles, ce jeu de piste géant place ses participants sur l’échiquier de la ville. La stratégie gagnante sera celle qui combine intermodalité et vitesse.

«On cherche à démontrer que nous sommes à l’ère de la smartmobility», pose Tackoen en brandissant la tablette qui sert de boussole au jeu, lors de la version test que nous avons éprouvée début septembre. «Les gens sont excessivement démunis face à la mobilité. Il faut en faire beaucoup plus pour les accompagner. Car de nombreux obstacles se dressent aussi sur la voie d’un nouveau mode de transport. Il faut bêtement le connaître, le localiser, en décoder les moyens de payement...»

Aussi le gourou de la mobilité parle-t-il sans fard d’«analphabètes de la mobilité». «On le voit dans le jeu. Ce sont ceux, par exemple, qui déposent une voiture Cambio n’importe où après l’avoir utilisée».

MaestroMobile apprend à lire à ces «analphabètes». Notamment avec une « boîte à outils » en ligne très bien foutue, B-A-BA de la mobilité de 2017 goupillé grâce à l’expertise récoltée sur le jeu. Celui-ci se déroule d’ailleurs à Bruxelles ces 21 et 22 septembre. C’est sa 2e édition dans le cadre de la Semaine de la Mobilité. Mais il se déclinera à Liège dès cet automne. Et espère s’étendre à Gand, Anvers, Paris, Lyon ou Nice. Ou, après les écoles et les entreprises, viser d’autres publics plus démunis comme les seniors, les familles ou les demandeurs d’emploi.

 

 

«Le navetteur n’est pas au courant»

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» Xavier Tackoen: «seuls 30% des gens peuvent utiliser correctement et aisément les multiples moyens de transport».-EdA - Julien RENSONNET

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» La mobilité se complexifie et laisse en gare certains usagers peu enclins à user du numérique. -Reporters Xavier Tackoen, vous parlez d’«analphabètes de la mobilité»: sont-ils nombreux?

C’est 95% de la population. Les gens sont réellement démunis face à la mobilité et à ses développements récents. Dans une étude de l’opérateur de transport public Keolis, on apprend que 70% des gens s’estiment capables d’utiliser les différents modes de mobilité à leur disposition. Mais leur affirmation ne tient pas à l’épreuve du terrain: Keolis a montré qu’ils ne sont en réalité que 30% à en être capables.

Les seniors sont-ils des «oubliés» de la mobilité numérisée?

Ils sont plus numériques qu’on ne le croit mais restent plus frileux face aux technologies. Or, la croissance démographique se fera évidemment par eux puisqu’on table sur 800.000 seniors en 2030. En Belgique, ces gens ont passé leur vie entière dans leur bagnole. Et certains sont dépourvus.

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» Le navetteur se place dans un «corridor psychologique»-Reporters Le navetteur, ce Belge qui entre et sort chaque jour de Bruxelles, est-il davantage au courant?

Étonnement non! Le navetteur a très peu de connaissances sur la mobilité. Il n’y a pas de grosse différence à ce niveau entre Flamands et Wallons. Je dirais que c’est surtout les nouvelles modalités qui restent méconnues. Le navetteur est dans un «corridor psychologique»: il ne change pas ou peu ses habitudes. Le Bruxellois par contre «mouille» davantage dans l’intermodalité. Même si lui aussi a son «corridor»: il prend le métro et pas le train, qui pourrait pourtant lui faire gagner du temps.

Le train est un laissé pour compte des stratégies de com?

La Région bruxelloise investit effectivement beaucoup dans la com autour du vélo. On le voit avec la campagne annuelle «Bike for Brussels». Il n’y a pas d’équivalent pour le train. ça serait quoi, par rapport au coût de la rénovation des tunnels? Nous avons déjà testé avec Google Maps: pour 40 destinations dans Bruxelles, le train est plus rapide que le tram et le métro. Il y a là un potentiel énorme. Pourtant, le train ne concerne aujourd’hui qu’1% des déplacements intrabruxellois. Ce, alors que la STIB craque de partout.

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» Les liaisons en train sont les oubliées de la mobilité bruxelloise. Elles permettent pourtant de relier des zones moins desservies par la STIB.-Reporters

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» Il faut pouvoir penser de manière multimodale pour pousser l’usage du train: le «MASS» serait une solution. -Reporters Que faire pour pousser les Bruxellois dans le train?

Ouvrir leur esprit de manière multimodale. La communication est trop monomodale. Si on communique pour inciter à se rendre au boulot sans voiture par exemple, on va pousser le vélo avec «Bike Experience». Où est l’approche transversale? C’est ce que nous essayons de créer avec MaestroMobile: on dessine en une journée la mobilité qui devrait être celle de tous les jours.

Vous avez des inspirations ailleurs?

À Helsinky ou Vienne, la mobilité est pensée comme un service. C’est l’émergence du concept de MAAS: «Mobility as a Service». Dans cette vision, l’intermodalité est développée via des packages, comme dans la téléphonie qui combine téléphone, internet et télé. Le MAAS à l’échelle de Bruxelles, ça serait pareil: pour 100€ par mois, l’abonné pourrait utiliser STIB et Villo! à volonté, ainsi que 3 courses Uber, 3 courses en taxi vert et travailler dans les centres de coworking Regus. Ça bouscule le paradigme travail-voiture personnelle.

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» La voiture partagée est principalement une solution pour sortir de Bruxelles. -Reporters Le jeu MaestroMobile a ses limites. Notamment la frontière géographique de Bruxelles qui empêche parfois de se rendre compte du réel potentiel d’une solution comme la voiture partagée.

On a pensé le jeu pour la zone métropolitaine bruxelloise. On voulait aller jusqu’à Louvain-la-Neuve. Mais 50 minutes de train sont difficiles à animer. On s’est donc restreint. C’est vrai, l’usage de la voiture n’y est pas toujours adapté. Mais on travaille aussi sur un programme destiné aux entreprises qui place leurs employés en situation de jeu durant toute une semaine de «vraie vie»: ils doivent alors utiliser tous les moyens de transports possibles dans leur activité professionnelle.

 

+ MaestroMobile est un serious game conçu par le bureau d’étude Espaces-Mobilités, Wannaplay, Springtime et Tracé Libre. Sa prochaine édition bruxelloise a lieu ces 21 et 22 septembre 2017 depuis les Halles Saint-Géry. Le jeu coûte 65€ par personne mais est complet. Des versions sur mesure pour les écoles et les entreprises sont également disponibles.

+ Retrouvez également sur le site de MaestroMobile la « boîte à outils » mobilité qui décrypte et liste pour vous les différents moyens de transport disponibles à Bruxelles: transports en commun, voitures et vélos partagés, payement, applications mobiles...

Xavier Tackoen: «95% de la population sont des analphabètes de la mobilité» Le carrefour Louise n’est pas ce qu’on peut appeler l’exemple parfait de mobilité apaisée: les différents modes de transport, marche et vélo compris, s’y croisent dans un imbroglio peu optimisé. -Belga