MOLENBEEK

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors»

Les jeunes estiment que certaines mesures, comme l’interdiction de marcher en groupe, ont été permises par le contexte terroriste: «La politique a changé. Ils sont devenus plus sévères avec le peuple belge. C’est comme mettre des chiens dans le noir, dans une cage. Ils font quoi quand on ouvre la cage? Ils sortent et ils sont énervés. Moi j’me sens en cage».
Les jeunes estiment que certaines mesures, comme l’interdiction de marcher en groupe, ont été permises par le contexte terroriste: «La politique a changé. Ils sont devenus plus sévères avec le peuple belge. C’est comme mettre des chiens dans le noir, dans une cage. Ils font quoi quand on ouvre la cage? Ils sortent et ils sont énervés. Moi j’me sens en cage». -EdA - Julien RENSONNET

«2016 à Molenbeek, c’était “ hardcore ”». On avait rencontré ces jeunes au lendemain des attentats de Bruxelles. Ils étaient remontés contre les terroristes. Un an après, comment se sentent-ils dans le Bruxelles de 2017?

Le logo d’un média sur sa carte de visite: le passeport ouvre pas mal de portes. Mais il a plutôt tendance à les fermer quand c’est un jeune de Molenbeek qui manipule la clenche. «Aboulez le fric!», nous crie-t-on quand on entre ce soir-là dans la Maison de Quartier Heyvaert. On sourcille. «Les médias, y en a qui payent les jeunes pour raconter des trucs chocs», assure-t-on depuis un canapé. Rumeur ou info de première main? En tout cas, l’opinion est partagée en bord de canal. Une assistante sociale regrette encore «un montage un peu malhonnête» suite à une visite récente à ses protégés.

On s’attable dans une salle commune avec les deux kids qu’on avait rencontrés le 24 mars 2016, soit deux jours seulement après Maelbeek et Zaventem. Pour eux, le printemps dernier était bien pourri. Ils se sentaient «salis» par les terroristes, et «dégoûtés». On veut savoir comment s’est passée leur année. Ils bouclent les portes, aux aguets. «Je parle pas devant les autres», appuie un. On prend des pincettes. On promet qu’on sera fidèle à ce qu’ils disent. «Les médias, ils racontent trop de couilles». Ces deux mecs ont senti leur petit monde faire la grande actualité. «C’était hardcore. Même en allant acheter le pain, on me tendait le micro, là».

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «Les médias, ils racontent trop de couilles».-EdA - J. R. Ces grands gaillards sont farouches. Rigolards et frimeurs en public, accueillis en grands princes dans leur royaume d’avant-soirée, mains qui claquent et leitmotivs en arabe dans l’air, ils s’apaisent quand le carnet de notes s’ouvre. Sourcils froncés, regards baladés de la table aux yeux de l’autre, ils se soucient d’être compris. Généreux dans leurs témoignages, nuancés, philosophes et magnanimes pour des autorités acculées, ils reviennent sur les 12 mois écoulés. «On a fait la première partie, on va tenter de faire la 2e!»

On les appellera A et B.

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Bruxelles a changé?

2016, ça s’est passé comment pour vous?

A - «Pour nous, ça s’est bien passé. C’est comme si rien n’avait eu lieu en fait. Notre image s’est arrangée toute seule. On est moins regardés de travers en rue.

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «La Belgique, un pays libre? On ne peut plus marcher en groupe pour aller au foot!»-EdA - J. R. B - «Ouais mais la politique a changé. Ils sont devenus plus sévères avec le peuple belge. Et pour moi, c’est comme mettre des chiens dans le noir, dans une cage. Ils font quoi quand on ouvre la cage? Ils sortent et ils sont énervés. Moi j’me sens en cage. On peut même plus marcher en groupe dans les quartiers».

Vous faites référence à l’interdiction de rassemblement à Beekkant et à Ribaucourt. Vous trouvez que les autorités profitent du climat pour durcir certaines mesures?

A - «Moi si je vais à Beekkant, on sait que je suis pas du quartier. La police va pas m’arrêter. Ça diminue des problèmes, c’est vrai. Mais ça ne fait que les déplacer aussi. J’aime pas qu’on m’oblige. C’est comme dire: “ à partir de maintenant, tu manges à midi pile et du mets des chaussettes noires ”. On nous prive de nos copains en plus».

B - «La Belgique, un pays libre? On ne peut plus marcher en groupe pour aller au foot!»

A - «C’est compréhensible. Ils sortent des lois plus vite et plus sévères: vous feriez quoi, si on attaquait votre pays? Un attentat, c’est pas rien...»

B - «Ouais ils veulent garder leur place d’élus».

Molenbeek et l’islam, le djihad, le radicalisme

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «Partir, c’est des conneries. Si tu connais un minimum ta religion, tu le sais. C’est en restant ici que je vais gagner le paradis. Là-bas, les pauvres, ils sont perdus». -EdA - Julien RENSONNET

Vous avez souffert de voir votre ville envahie par les médias?

B - «C’était chiant. On t’arrêtait tout le temps en rue, selon ta gueule».

A - «Ils croyaient vraiment que Molenbeek était “ la plaque tournante du terrorisme ”, que y avait des terroristes à chaque coin de rue. Pourtant, ils venaient de partout: Molenbeek ouais, mais aussi Uccle, Verviers, Paris...»

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «Parler “ radicalisme ” à l’école, c’est comme jeter un pétard dans un couloir!»-EdA - J. R. Les spécialistes comme les autorités disent que les jeunes ne partent plus: d’après vous?

B - «Y a des gens encore déterminés. D’autres qui se disent que c’est des conneries, tout ça, là-bas, en Syrie».

A - «Un pays en guerre, c’est toujours triste. Musulman ou pas: un mort, c’est un mort. Mais bon, partir, c’est des conneries. Si tu connais un minimum ta religion, tu le sais. C’est en restant ici que je vais gagner le paradis. Là-bas, les pauvres, ils sont perdus.

Vous pouvez parler de radicalisme à l’école? De vos angoisses sur la religion?

B - «L’école à Molenbeek, c’est pas comme vous croyez. Les profs aiment pas parler de radicalisme. Parler de ça, c’est comme jeter un pétard dans un couloir! Tu voles chez le directeur tout de suite et tu risques de te faire foutre dehors. Et puis, l’autre assis à côté de moi, il en pense quoi de tout ça? J’en sais rien. Je sais pas ce qu’il a en tête. Donc je garde tout ça pour moi, c’est mieux».

Ça vous énerve qu’on focalise l’attention sur votre religion?

A - «Si chaque fois que je crois un prêtre en rue, je lui crie “ sale violeur ”, ça serait pas correct. Ramener tout ça à l’islam, c’est le même amalgame. Et ça m’énerve. La Belgique, c’est un pays cultivé quand même! Mais d’un autre côté, les attentats ont éveillé la curiosité sur l’islam: les gens se renseignent et voient que c’est une religion de paix».

Les relations avec la police

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «Mes enfants viendront aussi, parce qu’on est trop bien accueillis».-EdA - J. R. L’an dernier, vous disiez que la police vous contrôle sans cesse à cause de votre tête.

A - «Ça s’est calmé. Je travaille aussi, alors je suis moins dehors. Ça s’était transformé en petit jeu entre nous parce qu’ils me connaissent. Maintenant, le policier du quartier, je l’appelle “Monsieur Yves”. Il ne me demande plus mes papiers: il sait que je suis pas un voyou».

B - «Ils savent faire la différence entre quelqu’un qui tient un coin et quelqu’un qui traîne avec ses amis».

A - «Moi de toute façon, je sors plus trop du quartier. J’suis d’la place de la Duchesse. “La Duch’”, on dit entre nous. Ici j’suis bien à la maison de quartier. Mes enfants viendront aussi, parce qu’on est trop bien accueillis. Personne nous empêche de rien, de jouer à la Playstation ou d’écouter notre musique. Personne».

«Parler “radicalisme” à l’école? On risque de se faire foutre dehors» «Les policiers, ils savent faire la différence entre quelqu’un qui tient un coin et quelqu’un qui traîne avec ses amis». -EdA - Julien RENSONNET