Carnaval de Binche

La journée d'un gille de Binche en 360°: «Manquer le carnaval? C'est comme une journée de deuil»

A quoi ressemble la journée d'un gille au Mardi Gras ? Pour le savoir, nous avons suivi un gille depuis les petites heures du matin jusqu'au cortège. Une journée qui démarre au champagne et qui se termine en pluie d'oranges.

La journée du gille commence bien avant les premiers roulements de tambours. Dès 2h du matin pour certains, on s'affaire à l'habillage et au "bourrage". Le bourrage ? Remplir le gille de paille afin de lui façonner deux belles bosses : une devant et une derrière. 

Notre gille s'appelle Maxime Werrion. Il fait partie de la société de gilles des Réguénaires et est membre d'une famille impliquée dans la vie carnavalesque depuis des décennies. Cette année, il est un des derniers de sa "cagnotte" (subdivision de la société de gille), à être ramassé. Côté pile : sa journée ne commence "qu'à" 5 heure. Côté face : il visitera peu de maisons et ne profitera pas de la générosité de ses camarades.

Pour le bourrer et l'habiller, Maxime peut compter sur sa famille : sa soeur et son père sont des spécialistes en la matière. « J'ai commencé à bourrer à 14 ans, j'en ai 34 aujourd'hui, indique Anicée. Une longue expérience qui n'empêche pas Jean-Luc, son père, de la trouver lente. « Mais il a des plus grandes mains », se défend-elle.

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Il existe plusieurs méthodes, moi je fais deux petites torquettes à chaque épaule, puis je fais des torquettes d'envergure, de la largeur du buste jusqu'à la ceinture

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Bourrer un gille, c'est tout un art : « on prend une poignée de paille et on fait des "torquettes". Il existe plusieurs méthodes, moi je fais deux petites torquettes à chaque épaule, puis je fais des torquettes d'envergure, de la largeur du buste, jusqu'à la ceinture ». Le bourrage est une phase primordiale pour éviter des tracas au cours de la journée. C'est pourquoi il existe des cours de bourrage ! « Les initiations ont beaucoup de succès. On encourage les gens à essayer avant le carnaval ». Sinon c'est l'appel au secours 10 minutes avant le ramassage...

Une fois le gille bourré, les éléments du costumes sont fixés : collerette, barrette, noeud sur la tête, clochette et apertintaille (la ceinture de grelots). Une dernière bise de la maman et Maxime est prêt à battre le pavé, juste au moment où les tambours des compagnons de Maxime se font entendre. C'est parti pour une journée hors du commun.

A l'extérieur, cette journée commence par un bref parcours à pied, jusqu'à la statue du Gille, érigée il y a tout juste 65 ans. Les gilles accomplissent un rondeau autour de la statue, comme pour l'honorer. Le trajet se poursuit dans les ruelles de Binche pour aller chercher deux gilles pas prévus au programme. Tant mieux, Maxime et ses accompagnateurs pourront profiter de l'apéro matinal.

Les imprévus font que le petit groupe rate le déjeuner avec le reste de la société. Ce n'est pas grave, des toasts au saumon dans une maison de gille font l'affaire.

Retour ensuite en rue, le soleil s'est levé et les gilles sont désormais réunis au sein de leur société. Les tamboureurs font monter la température, on se dirige doucement vers l'Hôtel de ville, mais avant cela on enfile les masques. On frissonne de plaisir dans l'assistance tandis que les gilles suent sous leur masque. 

Arrivés devant l'Hôtel de ville, ils attendent leur tour en accomplissant un rondeau sur la Grand Place. Jean-Luc, notre bourreur de ce matin s'est mué en "Amiral", soit le coordinateur des différents groupes de participants. A son signal, les Réguénaires s'engouffrent dans l'Hôtel de ville pour se voir gratifié d'un élogieux discours de la part du Bourgmestre Laurent Devin, qui tente comme il peut de se renouveler pour chacune des 13 sociétés.

Les jubilaires reçoivent leur médaille, on s'embrasse et on est reparti pour quelques pérégrinations. Après une pause boisson au Musée du Masque, les tamboureurs raccompagnent les Réguénaires à leur point de chute respectif. 

Pour Maxime, c'est l'occasion de se requinquer avec un repas chaud et de s'endormir assis dans le divan. C'est sa seule sieste de l'année nous dit-on. Pendant qu'il se repose, famille et amis en profite également pour souffler, se reposer et préparer la logistique pour l'après-midi. D'autant qu'il manque un porteur d'oranges...Gros débat, comment va-t-on faire ?

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Un gille est toujours en retard

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A 14h30, on attend les tambours pour se rendre au cortège, qui doit débuter à 15h tapante. Enfin, ça c'est la théorie : « un gille est toujours en retard », nous lâche Anicée. On ne peut qu'opiner. On démarre peu après 15h du domicile pour se rendre au départ du cortège, avec chapeau et sacs d'oranges sur le dos.

Après une remontée de la ville au pas de charge, c'est parti pour le grand cortège de l'après-midi, celui des chapeaux et des oranges. Un cortège qui démarre de façon un peu anarchique, avec des touristes égarés dans le chemin. 

Chaque année, c'est le même constat : ça semble facile de s'insérer dans le cortège, ce qui rend compliqué la logistique, comme quand il s'agit d'alimenter en oranges son gille. Et puis le rendu extérieur manque de classe. La situation s'améliore plus on avance, mais accompagner une société de gilles n'est pas le meilleur moyen de profiter du moment.

En début de cortège, il fait très gris et une première averse effraie certains gilles porteurs d'un chapeau, qui envoient leur écuyer/-ère mettre les fragiles plumes d'autruche à l'abri à l'Hôtel de ville. Finalement, le ciel s'éclaircit plus le cortège avance et un bout de ciel bleu se découvre. Décidément, on a eu de la chance aujourd'hui : la seule grosse averse s'est abattue sur le temps de midi. La prière matinale au Dieu Gille aura été bénéfique.

En fin de cortège, ce sont des gilles éreintés, mais à l'oeil pétillant qui arrivent à la Grand Place. Décidément, lancer et offrir des oranges, ça donne du peps. Maxime et ses camarades arrivent à bon port et font un tour d'honneur de la place, avant de se disperser et d'aller boire quelques coups. 

Ils remettront le couvert pour un deuxième cortège nocturne, avant un rondeau illuminé par des feux de Bengale. Les gilles danseront ensuite jusqu'au petites heures de la nuit, avant de partager un plat de hareng pour le mercredi des cendres...

Photos : EdA Mathieu Golinvaux