CULTURE

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise»

Le beau MIMA, dans les anciennes brasseries Belle-Vue à Molenbeek, rembobine la carrière d’un «prophète du graffiti» mondial. Du tag de wagons de marchandises aux robots géants, le Néerlandais Boris «Delta» Tellegen a popularisé l’art de laisser son nom dans la rue. Ironie: aucun mur ne reçoit son lettrage ici. Visite et décryptage.

Le MIMA a fait une entrée fracassante dans le monde des musées bruxellois en 2016. D’abord en s’installant à Molenbeek, dans l’ancien QG des bières Belle-Vue. Ensuite en brassant plus de 41.000 visiteurs depuis son ouverture en avril. Malgré son orientation pointue, à mi-chemin entre le street-art et l’art contemporain, la première expo de l’usine branchée du bord de canal a sans doute séduit grâce au buzz médiatique. Mais aussi grâce à son aspect ludique et flashy.

On y avait adoré la cathédrale multicolore, dans la verrière. Depuis, les murs ont été repeints. C’est le principe: comme dans la rue, les artistes débarquent, s’expriment puis s’effacent, au propre comme au figuré. Pour cette deuxième levée, les briques des anciennes gueuzeries oublient les collages et les bavures et retrouvent le blanc.

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Raphaël Cruyt, cofondateur du MIMA. -EdA - J. R. Ce terrain de jeu immaculé est inhabituel pour Boris Tellegen. Sous son pseudonyme de Delta, le néerlandais imprime plus souvent sa typographie cubiste dans la rue, sur les trains, les navires ou les pochettes de disques. Mais à près de 50 ans, le «Dutch master» du graffiti s’est habitué aux musées. On décrypte cette rétrospective en 6 concepts avec Raphaël Cruyt, cofondateur du MIMA.

+ «Boris Tellegen aka Delta, A Friendly Takeover», au MIMA jusqu’au 28/05/2017. Vernissage gratuit ce 3 février de 18 à 22h. 39-41 quai du Hainaut à 1080 Molenbeek, 9,50€, 7,50€ 12-18 et étudiants, gratuit en dessous de 12 ans

 

 

Graffiti

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Boris Tellegen, véritable légende du graffiti européen. -EdA - Julien RENSONNET

«Boris Tellegen, c’est le prophète du graffiti européen. Soit l’art d’inscrire son nom dans l’espace public. Il a contribué à transformer cette discipline marginale en une expression artistique universelle, la plus prolifique au monde. Le graffiti est partout en 2017: dans la rue, dans les arts plastiques, mais aussi dans la musique, les jeux vidéo ou les films. Tout le monde l’utilise: le voyou, l’activiste ou le publicitaire».

Trains

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Un écran fait défiler les trains redécorés par Delta, comme sur des rails. -EdA - J. R.

«Après avoir quelque peu délaissé le graffiti, Tellegen y revient en s’attaquant aux trains de marchandises. C’est illégal. Mais attention: Boris laisse les numéros des wagons bien apparents, pour ne pas obliger les cheminots à nettoyer! Dans le même ordre d’idées, on saluera l’ironie d’avoir installé une de ses œuvres à la gare du Midi: ce robot géant (lire plus bas) est comme un cheval de Troie dans l’univers du rail».

Musique

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Les pochettes de disques jalonnent la carrière de Delta, qui crée pour les labels électronique Ninja Tunes et Delsin. -EdA - J. R.

«La rencontre décisive se fait au milieu des années 90 pour Boris Tellegen. Un membre du fameux label anglais Ninja Tunes tombe sur une de ses œuvres chez un disquaire. À l’époque, internet ne participe pas encore à la diffusion des images et ce genre de découverte est fondamental. Delta conçoit donc une pochette pour DJ Vadim. Le label est à la pointe de la musique électronique des années 90 et cette pochette donne à Delta une visibilité mondiale en 1999. Il se retrouve dans des livres, ce qui est très important à nouveau puisque le web n’est pas aussi puissant qu’aujourd’hui».

» Ensuite, Boris dessine de nombreuses autres pochettes. Surtout, il s’inspire de la musique électronique pour créer: il découpe et colle des morceaux d’œuvres et joue sur la répétition comme les producteurs qui samplent et construisent leurs titres sur base d’échantillonnages».

Destruction

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Boris Tellegen n’hésite pas à cacher son travail sous plusieurs couches, en détruisant les supports de ses précédentes expos pour les réexploiter. -EdA - J. R.

«Dans le même esprit, Boris n’hésite pas à cacher son travail sous plusieurs couches. Son idée des collages de bois remonte à une expo en 2009 à la Fondation Cartier. Celle-ci avait offert de grands piliers à des street-artists pour qu’ils les peignent. Il ne se sent pas à l’aise avec l’idée et commence à détruire le pilier pour le transformer. Cette construction/déconstruction devient alors une constante: Tellegen récupère des restes d’expos et d’œuvres pour les réutiliser dans des grands ou petits formats».

Robots

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Un robot géant est couché dans la «chapelle» du MIMA, au dernier étage. -EdA - J. R.

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» -EdA - J. R. «Les robots “manga”, créatures de science-fiction d’inspiration japonaise, ont toujours fait partie des influences et de l’univers graphique de Boris Tellegen (photo ci-contre). Il en dessine dès le début de sa carrière et les décline plus tard en d’immenses totems comme celui qui accueille le navetteur aujourd’hui à l’entrée de Bruxelles-Midi».

» Le concept est hérité de ses études de design industriel au début des années 90: après ce passage académique, il envisage son lettrage comme un objet, un produit. Ça l’affranchit des codes du graffiti américain. Il touche alors graphistes et musiciens, et plus seulement les grapheurs. L’immense robot couché, qui occupe toute la dernière salle de l’expo, en est l’un des derniers avatars. On peut grimper dessus, il laisse dépasser ses jambes par les fenêtres, il est immense (photo ci-dessus). C’est ludique. De plus, vu sa taille, il ne se laisse pas appréhender d’un seul coup d’œil. C’est le cas de beaucoup des œuvres de Boris, qui ne se dévoilent pas en entier, cultivant cette notion de “caché”».

Jeu

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Le train qui roule dans les entrailles du robot géant amuse tout le monde. -EdA - J. R.

«Boris Tellegen ne travaille pas: il n’a jamais vraiment arrêté de jouer. On le voit par exemple avec le train qui traverse l’immense robot couché dans l’expo, qui rappelle forcément son attrait pour le tag ferroviaire. Il joue aussi avec nos attentes en n’étant jamais là où on l’attend. On lira l’ironie d’accueillir au MIMA le king européen du graffiti sans qu’il n’écrive rien sur les murs».

 

 

 

Le titre de l’expo: «friendly takeover»

Boris Tellegen au MIMA de Molenbeek, c’est le Delta et l’oméga du graffiti: «Du voyou au publicitaire, tout le monde l’utilise» Raphaël Cruyt, cofondateur du MIMA: «En street-art, le “takeover” est une façon pour les artistes de se réapproprier illégalement l’espace public privatisé». -EdA - Julien RENSONNET En street-art, le «takeover» est une façon pour les artistes de se réapproprier illégalement l’espace public privatisé en y installant leurs œuvres. Généralement, le «takeover» est une action éclair, qui peut se faire en commando, et qui porte un message ironique ou revendicatif.

Ces dernières années, on en voit beaucoup lorsque les activistes manifestent contre les traités commerciaux internationaux comme le CETA. À Bruxelles, on a vu d’ingénieux placardages qui remplaçaient les pubs de Decaux dans la rue et les abribus, ou des affichages massifs dans le métro de la STIB.

Pour la rétro Boris Tellegen au MIMA, il s’agit donc d’un «takeover» amical. «Le takeover, c’est illégal, mais pacifique», définit Raphaël Cruyt. «Ici, nous avons évidemment invité Delta à s’approprier le musée tout à fait amicalement. D’où le titre de l’expo, clin d’œil à sa discipline».