CULTURE

L’envers des fresques bruxelloises

Provocatrices, sexuelles ou violentes, les fresques apparaissent la nuit sur les façades des bâtiments bruxellois. Si le street art n’est pas rare à Bruxelles, ces œuvres-ci s’inscrivent dans des contextes qui leur donnent une symbolique toute particulière. Analyse du phénomène avec Raphaël Cruyt, cofondateur du Mima, le Millenium Iconoclast Museum of Arts à Bruxelles.

«L’art, s’il ne pose pas de questions, est décoratif.» En une phrase Raphaël Cruyt résume ce qui agite les habitants de notre capitale à chaque fois qu’une fresque est réalisée.

 

 

Pour le cofondateur du Mima, le Millenium Iconoclast Museum of Arts à Molenbeek, ces fresques ont le mérite d’interpeller et d’introduire le débat même dans le chef de ceux qui ne s’intéressent pas à l’art.

 

1. Interpeller

 

L’envers des fresques bruxelloises
Pour Michaël Cruyt, c’est une formidable manière de susciter le débat. EdA J.R.
L’artiste travaille ici dans le domaine public ce qui lui permet de capter très rapidement l’attention de tous. «C’est une culture qui s’adresse directement aux gens. Il n’y a pas de filtre. Les sujets marquent. On peut aimer ou pas mais au moins, c’est de l’art qui fait réagir.»

 

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La violence est la base même de la communication.

»

 

Avec la création de la fresque représentant un homme ensanglanté, éventré et pendu par les pieds ce lundi, l’auteur joue le registre de la violence, ce qui, avec le sexe fait réagir depuis la nuit des temps. «La violence est la base même de la communication. Eros et thanatos (NDLR: les pulsions de vie et de mort ou le sexe et la violence) sont les bases mêmes de la communication, de la publicité. L’auteur utilise ces codes comme le fait la pub ou la presse. Ce n’est pas si différent que ce qu’on voit dans le journal télévisé ou en manchette du journal.»

 

2. Interpréter

 

Chacun interprète ces fresques à sa façon. Mais des références se cachent derrière les deux dernières œuvres en date. Pour Raphaël Cruyt, il s’agit de clés d’interprétation. «Les références ne sont pas anodines dans le sens où ces peintures interpellent violemment et donc, très vite, les gens cherchent à savoir ce qui se cache derrière, s’informent et vont aller voir à quoi elles font référence.»

 

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La politique est devenue un sujet de frustration collective et cette peinture l’exprime admirablement.

»

 

La fresque de la rue des Brigittines ressemble à une partie du tableau du peintre néerlandais Jan De Baen, Les corps des frères de Witt (XVIIe siècle). Il s’agit de deux hommes politiques lynchés et mutilés par la foule. «Selon moi, cela fait écho à l’actualité. Les gens en ont ras le bol de voir la corruption en politique avec des dossiers comme Publifin, Trump ou le Brexit. La politique est devenue un sujet de frustration collective et cette peinture l’exprime admirablement.»

L’envers des fresques bruxelloises
Photo News

L’envers des fresques bruxelloises
Dans le tableau du peintre néerlandais Jan de Baen, deux hommes politiques, les frères de Witt sont lynchés et mutilés par la foule. -

La fresque près de la Porte de Flandre fait quant à elle référence au tableau du Caravage, Le sacrifice D’Isaac (début XVIIe ). Dans ce tableau, l’ange intervient juste au moment où Isaac s’apprête à tuer son fils pour prouver son amour et sa dévotion à Dieu. Il l’en empêche. «Pour moi, il y a deux lectures à avoir de cette œuvre, analyse Raphaël Cruyt. D’abord, la lecture avec la référence. Quand on connaît la signification qu’il y a derrière, on peut y voir une critique sur les religions monothéistes. On parle de l’ancien testament, tronc commun des religions monothéistes. Ensuite, en fonction de la localisation: quelqu’un qui se fait égorger le long du canal, en face de Molenbeek, commune critiquée… On peut y voir une dénonciation de la violence d’un groupe comme Daesh.» Mais le spécialiste le précise bien: chacun y voit son interprétation et c’est cela qui fait la force de la fresque.

L’envers des fresques bruxelloises
- BELGA

L’envers des fresques bruxelloises
Dans ce tableau du Caravage, l’ange intervient juste au moment où Isaac s’apprête à tuer son fils pour prouver son amour et sa dévotion à Dieu. -

 

3. Faire circuler

 

Ces fresques fonctionnent très bien sur les réseaux sociaux, même plus que dans l’espace public «On ne se promène pas forcément le long du canal. On y passe en tram ou en voiture mais même si c’est dans l’espace public, ces œuvres vivent pour l’éternité sur les réseaux sociaux.» En tant que cofondateur du Mima, Michael Cruyt ne peut qu’espérer voir ces œuvres perdurer le plus longtemps possible. «Il faut se laisser un peu le temps, peut-être que les gens vont se réapproprier ces œuvres, peut-être pas. Après avoir vu le nombre de personnes qui se rongent les ongles après avoir effacé un Bansky à Londres, j’espère que les politiques ne réagiront pas à chaud.»

 

4. Réagir

 

Le politique doit pourtant prendre position: la garder ou non? Raphaël Cruyt voit une perche tendue au politique, une manière de se positionner sur un sujet de société. «Ces fresques mettent l’accent sur Bruxelles de manière extrêmement positive. On parle d’une société qui débat sur des sujets à travers une œuvre d’art, c’est magnifique.»

 

 

Qui se cache derrière ces fresques?

 

«On se doute bien de qui est derrière cette œuvre mais le fait de ne pas avoir signé son œuvre a un avantage: parler de l’œuvre plutôt que de l’individu. Et ça, c’est un geste artistique remarquable car on ne marchandise pas le sujet.» On suppose qu’il s’agit du même auteur que les premières œuvres qui ont provoqué le débat mais qui étaient d’ordre sexuel. «Ici, c’est encore plus marquant car on sait que le Thanatos, l’instinct de survie est même plus fort que l’eros chez l’homme. C’est aussi la raison pour laquelle les mauvaises nouvelles circulent plus vite que les bonnes.

 

Comment l’artiste s’y prend-il pour réaliser cette œuvre en une nuit?

 

Ces fresques sont gigantesques. Comment un artiste arrive-t-il à les réaliser en une nuit? «Il y a une grosse préparation. L’artiste a dû faire énormément de croquis au départ pour avoir son sujet bien en main. Ici, aux Brigitinnes, il est probablement descendu en rappel avec des bombes de couleur dans les mains. Ces conditions extrêmes rajoutent une couche à la performance artistique», commente Michaël Cruyt. L’artiste peut réaliser son œuvre seul même s’il aime être accompagné d’une part pour l’aventure, d’autre part pour archiver le travail et le partager. Techniquement, les murs de briques et de béton sont utilisés comme un quadrillage qui permet de reproduire le croquis carré par carré en plus grand, comme à l’ancienne mais en moins de temps.