SAUTE D’HUMEUR

Comment le cinéma belge a voulu tuer les frères Dardenne

Les Dardenne et leur actrice Adèle Haenel sur le tapis rouge de Cannes en mai 2016! Une scène qu’on ne verra pas aux Magritte en février prochain, qui ne leur ont accordé aucune nomination!
Les Dardenne et leur actrice Adèle Haenel sur le tapis rouge de Cannes en mai 2016! Une scène qu’on ne verra pas aux Magritte en février prochain, qui ne leur ont accordé aucune nomination!--

Ils étaient trop Cannois, trop palmés, trop dogmatiques, trop écrasants…Hier, lors de l’annonce des nominations aux Magritte, le cinéma belge a-t-il voulu tuer les frères Dardenne?

On a beau lire et relire la liste des nominés 2017 aux Magritte et se frotter les yeux. Rien, pas une trace de «La Fille inconnue», le dernier film des frères Dardenne, sélectionné (comme six de leurs films avant lui) en compétition officielle à Cannes en mai dernier et sorti en salles à l’automne.

On imagine le grand silence dans les bureaux des films du Fleuve, la société des deux producteurs-réalisateurs. Le «oufti» ou le «gloups» de la petite équipe, une certaine stupeur incrédule même. Car c’est plus qu’une claque, c’est une baffe, presqu’un reniement que le petit monde du cinéma belge vient d’infliger à ses glorieux aînés.

Car il faut le rappeler, les Magritte, comme les césars, sont basés sur les votes «des professionnels» ou assimilés. Pour y participer, il faut avoir été admis comme «votant» au sein de l’Académie André Delvaux, qui gère le concours. Et s’acquitter d’une cotisation donnant droit (sympathique cadeau de fin d’année) à un coffret contenant en DVD tous les longs métrages belges de l’année (francophones, flamands ou étrangers coproduits avec la Belgique), les documentaires et une sélection de courts. Ce qui peut éviter de devoir se les farcir en salle tout au long de l’année! Bref, on n’est pas volé!

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Au lieu de s’appeler les Magritte, la cérémonie aurait pu s’appeler «les Dardenne»

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Il y a donc moins de 1000 votants, c’est un microcosme qui vote, pas le grand public. On sent donc dans le résultat l’influence des divers réseaux ou tribus cinématographiques poussant les productions de leur clan.

De sorte que, statistiquement, vu l’ampleur de leur travail (ils ne font pas que leurs films, ils en coproduisent pas mal chaque année, dont le dernier Ken Loach, «Moi, Daniel Blake », palme d’or à Cannes), le confort enviable de leurs budgets et une réputation de fidélité à leurs collaborateurs et techniciens, il semblait a priori quasi impossible que les Dardenne ne figurent pas parmi les nominés. Ne fût-ce que par ce côté «gros employeur du cinéma belge» dont peu de maisons de production peuvent se targuer.

Qu’on aime donc ou pas leur film, qu’on les trouve brillants, épurés ou franchement sinistres, qu’on considère le duo sur le déclin ou toujours à son top («La fille inconnue» a eu des critiques mitigées), ils restent incontournables dans le paysage francophone belge.

Les Dardenne, c’est même une vraie success-story wallonne. Car ils ont gardé leur ancrage liégeois, et cela même si depuis trois films, ils ont renoncé à leurs castings 100% belge (qui ont permis en quelques années à Olivier Gourmet, Emilie Dequenne, Jérémie Rénier ou Deborah François d’émerger dans le cinéma français) au profit de comédiennes déjà largement reconnues (Cécile de France, belge mais multi-césarisée ou les stars françaises Marion Cotillard et Adèle Haenel).

«Nos seuls cinéastes rentables», confiait un des pontes du financement en Wallonie, nous expliquant qu’avec eux, les pouvoirs publics regagnaient largement les financements accordés. En outre, comme Tom Boonen et Philippe Gilbert en cyclisme, les Dardenne ont un palmarès à eux-seuls (deux Palmes d’or et une kyrielle d’autres récompenses majeures) qui dépasse en qualité celui additionné de tous les cinéastes belges en activité.

Les Magritte d’ailleurs, si le duo liégeois avait pris sa retraite, auraient pu s’appeler «les Dardenne», de par la valeur emblématique des intéressés et leur stature internationale sans égal sur nos territoires.

Certes, les Magritte (créés en 2011) ne leur ont pas de suite tendu les bras. En 2012, avec «Le gamin au vélo», ils avaient perdu contre «Les géants » de Bouli Lanners, dans une sorte de derby liégeois. Mais en 2015, ils avaient été couronnés pour «Une jour et deux nuits» (meilleur film, meilleurs réalisateurs), et donc voilà, ouf! Ils avaient leurs statuettes!

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Évincer les Dardenne pour proposer du Dardenne quand même

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Et cette année...RIEN! Pas même une nomination technique. Même pas un petit second rôle épinglé. Même pas un Magritte d’honneur! Que s’est-il passé? On a l’impression d’un complot ourdi par les jeunes générations. On a l’impression que consciemment ou pas, le «milieu» (mais lequel exactement?) a voulu les punir d’être si importants, si dominants, si automatiquement cannois. Un mélange bizarre de jalousie et de lassitude.

C’est d’autant plus incongru que quatre des cinq films nominés («Parasol », «Keeper », «L’Économie du couple », «Les premiers les derniers») sont largement redevables (même si chacun a sa personnalité et son esthétique) du dogme artistique plutôt austère et social des frères Dardenne. C’est donc plus que le meurtre des frères, c’est le meurtre des pères! Et pour proposer à la place du ...Dardenne quand même, même si un peu différemment!

Comme ironisait un confrère, ça fera au moins rire les Français qui verront dans cette éviction une nouvelle histoire belge. Comment vont réagir les intéressés? Ils ne vont pas se délocaliser en Chine, c’est sûr. Ils vont se dire que les Magritte, ce n’est que les Magritte: une remise des prix de niveau régional (ou communautaire!) et dont l’impact demeure confidentiel. Rien du tout par rapport aux enjeux des césars ou de la Croisette. Malgré tout, ça doit faire très mal!

On suppose donc que cette année, les frères Dardenne n’assisteront pas à la cérémonie, à moins d’être masos. Dommage, ils avaient peut-être préparé un petit speech contre Donald Trump qui aurait pu faire le buzz.