Babylone 2.0: «S’unir contre 52 000 crétins, ce n’est pas déclarer la guerre des sexes»

Des paquets d’insultes et de menaces: la blogueuse liégeoise subit le contrecoup de son coup de gueule contre Babylone 2.0. Sans se décourager.
Des paquets d’insultes et de menaces: la blogueuse liégeoise subit le contrecoup de son coup de gueule contre Babylone 2.0. Sans se décourager.--

Un «groupe secret» de Facebook qui consiste à partager des photos volées de jeunes filles ou de femmes dénudées: cette blogueuse liégeoise a été l’une des premières à dénoncer Babylone 2.0. Depuis, elle vit dans un «tourbillon». Les menaces et les insultes pleuvent. «Même les féministes m’en veulent…»

Sur leur blog «Two girls, One Mag», Chrystelle Charlier et sa sœur parlent de tout «avec humour et autodérision». Il y a quelques jours, les deux Liégeoises étaient informées de l’existence d’un groupe secret sur Facebook: via le portail Babylone 2.0, 52 000 hommes se partagent des photos de leur dernière conquête. Leur «pêche perso». Des images de filles ou de femmes souvent dénudées. Ce qui n’est que très moyennement original.

Mais la spécificité de ce groupe, c’est que les photos sont prises ou publiées sans le consentement des filles. Avec les commentaires gracieux qu’on n’a aucun mal à imaginer…

Chrystelle lâche un coup de gueule sur son blog le 5 janvier. Son article est intitulé « Babylone 2.0 : 52 000 connards ». Depuis, c’est très «mouvementé» pour elle.

Chrystelle, depuis la publication de votre article sur votre blog, le 5 janvier, vous ne vous êtes pas fait que des amis. Vous avez eu des messages d’encouragement et de soutien. Mais aussi beaucoup d’insultes et des menaces.

Oui. De toutes parts. Ma photo et mon profil circulent dans ces groupes. Les menaces sont agressives. Les messages vulgaires et de mauvais goût. Il y a ceux qui m’accusent d’avoir engendré de la haine. Ça me choque, je dois dire: ce sont des groupes haineux en soi mais c’est moi qu’on accuse de diffuser la haine. J’ai même eu des critiques de féministes.

Qui disent quoi?

Que je ne vais pas assez loin. Je m’y attendais. Mais mon intention n’est pas de m’en prendre aux hommes. Or, entre autres retombées, je vois naître des conflits. Je vois une guerre se déclarer entre «eux» et «elles». Par esprit de vengeance, des filles vont créer des groupes similaires et faire la même chose. Je vois ça et je ne peux pas faire grand-chose. C’est une guerre des sexes. Et je ne veux pas ça. Ce n’est pas le but.

Mais dans votre article, vous dites vous-même que les femmes sont considérées «comme de la viande». Vous faites ce constat accablé et révolté: on en est encore là au 21e siècle.

«Femmes – viande», c’est le message du groupe en question, oui. Mais tous les hommes ne considèrent pas les femmes comme de la viande. Il y a 52 000 crétins, oui. En fait, il y en a sûrement beaucoup plus… Mais il y a aussi plein de types bien. Et il y a par ailleurs des crétines qui peuvent adopter le même comportement. Et ce n’est pas moins critiquable. Et puis, il se trouve aussi des femmes pour défendre Babylone: dans leurs messages, elles disent que nous n’avons «pas d’humour»…

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Les jeunes gens qui intègrent Babylone et le groupe secret sont au fond manipulés par une sorte de mouvement de foule. Il y a quand même 52 000 membres

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Alors, c’est quoi votre message, s’il n’est pas celui du féminisme?

Pour moi, le problème, c’est le droit à l’image et l’éducation. J’ai été enseignante pendant 19 ans. Je sais ce que c’est pour une jeune fille d’être exposée comme ça… Mais les victimes sont des deux côtés. Les mineurs sont massivement présents dans ce genre de groupe: ceux qui adhèrent, celles qui sont prises en photo à leur insu ou dont la photo envoyée au copain se retrouve partagée par tous.

Les garçons qui adhèrent seraient aussi des victimes? C’est-à-dire?

Les jeunes gens qui intègrent Babylone et le groupe secret sont au fond manipulés par une sorte de mouvement de foule. Il y a quand même 52 000 membres. Leur sexualité est faussée par les réseaux sociaux. La pression des «like» les pousse à amener la photo la plus trash pour que les copains applaudissent. C’est évidemment très malsain.

Le groupe a été fermé par Facebook, entre-temps.

Pas par Facebook. Ni par la police. Ce sont les administrateurs qui l’ont fermé, sans doute par crainte de poursuites, d’amendes…

S’il y a un risque d’être condamné à une amende, c’est que quelque chose existe déjà pour lutter contre ces détournements d’images…

Sauf que si on n’est pas dans le groupe, on ne peut pas porter plainte. Et Facebook n’est pas obligé de dévoiler les groupes secrets. Et puis, un groupe disparaît, d’autres naissent instantanément. Ils existeront toujours tant qu’on ne fera rien…

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Tous, les garçons comme les filles, les parents, les enseignants, doivent être conscients des dangers des réseaux sociaux et du droit à l’image.

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D’où votre pétition destinée à Charles Michel chez nous et à François Hollande en France. Elle réclame une loi contre le forwarding d’images privées sans consentement et une journée de sensibilisation. Un peu plus de 10 000 signatures pour l’instant.

Oui. On voudrait symboliquement atteindre les 52 000 signatures. Tous, les garçons comme les filles, les parents, les enseignants, doivent être conscients des dangers des réseaux sociaux et du droit à l’image. Il faut en parler souvent, informer, faire réfléchir, sensibiliser, ouvrir les yeux. Le message doit être construit.

Les menaces reçues ne vous inquiètent pas?

En fait, non. Je ne suis pas fragilisée par ça. Mais j’ai une fille. Je ne veux pas qu’elle grandisse dans une société où le droit à l’image est bafoué.

Des regrets?

Non. Aucun.