Initiatives citoyennes

Brabant wallon: comment 250 familles s’entraident grâce à Marie et les autres

Marie Gribomont  sur l’initiative citoyenne dont elle fait partie:» Faire partie d’un Système déchange loca (SEL) réclame une confiance dans l’autre, même quand on le ne connaît pas.»
Marie Gribomont sur l’initiative citoyenne dont elle fait partie:» Faire partie d’un Système déchange loca (SEL) réclame une confiance dans l’autre, même quand on le ne connaît pas.» -EdA Mathieu GOLINVAUX

Dans le Brabant wallon, 250 familles s’entraident selon un mode basé sur la réciprocité : ce Système d’échange local (SEL) existe depuis vingt ans. C’est Marie Gribomont qui ouvre la porte et dit merci.

Elle verse du thé dans deux tasses puis, avec un petit sourire, vous souhaite de l’aimer léger. On aurait pu s’arrêter là. A deviser doucement sur ces petits pots de confiture qu’elle n’aime pas jeter et qui feront le bonheur d’une dame qu’elle connaît à peine.

«Elle vient les chercher tout à l’heure. En échange, j’aurai un pot de succulente gelée», glisse Marie Gribomont.

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Nous sommes à Louvain-la-Neuve, une ville pas comme les autres pour son regard et ses pratiques alternatives. Et pourtant, le Système d’échange local dont Marie assure avec quelques autres la coordination est né à Villers-la-Ville il y a vingt ans.

«Celui qui a lancé ce système d’échange local était un sacré visionnaire», résume Marie.

Ce n’est pas faux. Postuler il y a deux décennies le principe d’un échange de services où la valeur temps se substitue à la classique monétisation relève en effet d’un fameux pari.

On ne fait pas payer une prestation, on l’échange. La Bonne Heure, c’est la monnaie qui n’en est même pas une. Une heure de jardinage vaut autant qu’une heure de cuisine ou de cours de langue.

Et ça marche: le «SEL Coup de Pouce» fédère environ 250 familles de six communes du Brabant wallon. «Mais dont deux tiers des membres sont des personnes isolées», précise-t-elle.

Au-delà du service, c’est aussi une question de lien social qui est en jeu.

 

Avoir confiance dans l’autre

 

Dans un tel groupe, on se tutoie avant de bien se connaître. Comme si une forme de fraternité s’induisait dès l’adhésion.

Marie Gribomont n’enjolive pas pour autant. «Faire partie d’un SEL réclame une confiance dans l’autre, même quand on ne le connaît pas. Ce prérequis n’est pas donné à tout le monde.»

Résultat, le SEL Coup de Pouce «recrute» souvent de nouveaux membres mais en perd également. «C’est parfois le cas de personnes âgées qui ont le sentiment qu’elles n’ont plus rien à apporter, qu’elles ne savent plus rendre des services.»

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La question a fait l’objet de quelques réunions, histoire d’appréhender correctement les limites de l’inclusion. «C’est pour ça que l’on surveille les comptes de «Bonnes heures» des personnes. Lorsqu’il n’y a plus de mouvements pendant six mois, on donne un petit coup de fil pour comprendre. Ce que les gens invoquent, c’est le manque de temps. Ou bien qu’ils ne voient pas très bien les services dont ils pourraient bénéficier», explique Marie Gribomont.

L’argument renvoie à un principe du SEL brabançon: «Ce qu’on tient à faire respecter, c’est qu’il ne faut pas être trop en négatif, c’est-à-dire être trop redevable à la communauté, ni être trop en positif car cela traduit un déséquilibre qui n’est pas mieux», explique Marie.

La Néo-louvaniste en profite pour glisser un petit éclairage sur nos habitudes culturelles.

«Dans notre SEL, il y a des gens qui veulent toujours rester en positif parce qu’ils n’aiment être redevables. Dans notre société, la question de la dette est importante. Beaucoup de gens préfèrent offrir que recevoir. Et quand ils reçoivent, la première réflexion, c’est de dire: Il ne fallait pas», s’amuse Marie.

Qui ne mange pas de ce pain-là. «C’est curieux cette obsession de certains de vouloir ne rien devoir à personne. Ces gens qui disent: je me suis construit tout seul. C’est bizarre, non? Moi je préfère me dire: je dois tout à tout le monde. Mais bon, c’est ma façon de voir.»

 

La classe moyenne morfle

 

Lorsqu’elle parle de «son» SEL, quelque chose de fluide apparaît. Comme si ces comportements inhabituels étaient en train de devenir la norme. Comme si ces relations interpersonnelles basées sur l’échange de services construisaient une norme en devenir. «C’est un modèle en croissance mais aujourd’hui, il y a encore très peu de gens qui sont dans cet état d’esprit.»

Cela dit, cette professeure identifie un mouvement fort dans notre société.

«Il y a quand même de plus en plus de gens qui ont compris que le modèle capitaliste a ses limites. Et aujourd’hui, c’est la classe moyenne qui morfle. C’est elle qui sera le déclencheur. Le changement n’est jamais souhaité par ceux et celles qui ont le nez en hors de l’eau.»

Ce reportage fait partie d’une enquête des Editions de l’Avenir sur les initiatives citoyennes, enquête menée en partenariat avec le Réseau des consommateurs responsables (RCR).