BANDE DESSINÉE

« Je regarde les hommes tomber »

Nicolas Vadot revient sur sept années de crise,et donc de caricatures, dans un recueil à placer parmi les incontournables de la rentrée.

Au pays des petits mickeys, on est soit dessinateur, soit caricaturiste. Jamais les deux. Nicolas Vadot est l’exception à la règle. Et même s’il n’a pour l’heure plus guère de temps à consacrer au 9e art, écartelé qu’il est entre dessin de presse, radio, télé « et mes enfants de 6 et 8 ans, qui se plaignent que je travaille trop», l’homme aime cette ambivalence qui en fait un touche-à-tout de génie.

En cette rentrée littéraire, le voilà qui revient au cœur des rayons avec Sept ans de bonheur, un album gros comme un demi-bottin de téléphone dans lequel il a compilé tous les dessins publiés dans le cadre de la crise financière dans le Vif et L’Écho, deux de ses «employeurs». «Je ne publie jamais de compilation annuelle, signale-t-il. Et quand je publie un recueil comme celui-ci, j’essaie toujours de trouver un angle qui ne rende pas la lecture trop éphémère. Ce bouquin-ci, je pense qu’il sera encore possible de le lire sans être perdu d’ici cinq ou dix ans. »

En effet. Car il incarne aussi un merveilleux petit récapitulatif d’une actualité qui a tendance à s’entre-dévorer quand elle est vécue sans le recul nécessaire. Les subprimes, la faillite de Lehman Brothers, la crise de foie de Dexia, l’exception islandaise, la flagellation grecque, le transfert record (à l’époque) de Fellaini à Manchester et même les migrants: tout cela est raconté par ordre chronologique par un auteur qui, quoique déjà doté de plus de 20 ans d’expérience a dû apprendre à sortir un dessin par jour (pour L’Écho), un rythme inédit pour lui. «En plus, il s’agissait uniquement d’actualité économique, et je n’étais pas sûr de trouver suffisamment d’informations. Mais ma ‘‘bonne’’ étoile m’a encore aidé: quand j’ai débuté, en 1989, le Mur de Berlin s’est effondré; ici, ça a été la faillite de Leman Brothers. Ça a déclenché des catastrophes en cascade, si bien que pour un caricaturiste, ce fut un festin.»

Un festin, oui, mais pas vraiment la fête du rire. C’est que l’actualité qui l’occupe depuis sept ans maintenant n’est pas toujours facile à digérer. Ce qu’il reconnaît volontiers. «Florence Hainaut, qui est une amie (NDLR: la journaliste de la RTBF est aussi l’un des 314 «édinautes» qui ont contribué à la levée de fonds permettant à Sandawe de publier son bouquin), me disait que je dessinais l’horreur du monde avec des crayons de couleur. C’est un peu ça, c’est vrai, et c’est parfois difficile, je dois essayer de ne pas sombrer dans le cynisme, chercher la lumière dans l’obscurité. Parfois, je me demande ce qui se passerait si j’avais un boulot purement artistique: serais-je plus ou moins heureux? Au début, j’avais la foi, la rage même, mais avec les années, ça s’estompe, surtout quand on voit la faculté de l’être humain à s’autodétruire. Finalement, mon métier, c’est de regarder les hommes tomber

Celui qui est aussi vice-président de l’association Cartooning for Peace n’en a pas moins développé, avec le temps, de véritables opinions. À propos de l’Europe, notamment, dont il reste un fervent défenseur. Ce qui fait dire à Plantu, dans la post-face (la préface étant réservée à Bruno Colmant, encore un «édinaute»), que c’est sacrément «gonflé » par les temps qui courent. «Bien sûr, l’Europe est imparfaite, s’emporte Nicolas Vadot, mais les jeunes, par exemple, ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont de vivre en paix depuis 70 ans. Et moi, je suis inquiet quand je vois la vague anti-allemande qui a submergé l’Europe au moment de la crise grecque, alors que l’Allemagne reste le plus européen de tous les membres de l’Union. Et que rien n’aurait été plus facile pour Merkel que de retirer la prise. Mais l’Allemagne sait aussi qu’elle a déclenché deux guerres au XXe siècle, et se sent une responsabilité forte alors que les nationalismes gagnent du terrain partout, et de façon inquiétante. Bien plus, d’ailleurs, que la France, qui pense que l’Europe doit tourner autour de son nombril. »

«Sept ans de bonheur», Vadot, Sandawe, 144 pages, 22€.