CINÉMA

Magrittes du cinéma: lobbying, vous avez dit lobbying?

-L'Avenir
"Marbie Star" qui crie au scandale et accuse l'Académie Delvaux d'avoir traficoté les votes du Magritte du premier film, du lobbying? Oui, et alors?

Décidément, la corruption est partout. Et quand les ministres portent des valises, les artistes, eux, trafiquent les bouliers compteurs. En l'occurrence, ceux qui ont permis à "Je te survivrai', l'interminable drame de Sylvestre Sbille (on n'en dira pas plus), de remporter le Magritte du meilleur premier film au détriment de "Marbie, star de Couillu les deux Eglises".

On vous passera, ici, l'argumentaire détaillé de Dominique Dubuisson, son producteur, lequel est bien décidé à user de tous les recours judiciaires pour faire ployer l'Académie Delvaux. On ne polluera pas votre lecture, non plus, avec la défense de ladite Académie, qu'il convient peut-être de taxer d'amateurisme davantage que de malhonnêteté. On ne s'enfoncera pas, d'ailleurs, dans la brèche complotiste qui voudrait que si "Marbie" a été à ce point ostracisée par son adversaire et, peut-être, les organisateurs, c'est parce que le film carolo n'a bénéficié d'aucun subside public ou simili-public (ni FWB, ni Wallimage, mais quand même du Tax Shelter) et s'est offert un itinéraire hors piste, loin des sentiers balisés par les producteurs qui ont le monopole du circuit depuis plusieurs années. Non, non, laissons cela.

Et revenons uniquement sur l'un des reproches adressés par l'équipe de "Marbie" à l'Académie: celui de s'adonner au lobbying. Le vilain mot que voilà. Avant même la décision de justice qui (tardera puis) finira par tomber, on peut rassurer les insurgés carolos: elle est coupable, ça ne fait pas un pli. Oui, il y a eu du lobbying pour l'attribution du Magritte du meilleur premier film. On peut même affirmer, sans se tromper, qu'il y a du lobbying pour tous les autres récompenses attribuées lors de cette merveilleuse soirée d'autocongratulation. Et c'est bien normal: les Magritte, c'est du lobbying. Rien de moins. Souvenez-vous: lors de son lancement, ses pères fondateurs ne s'en sont pas cachés, et l'on assez répété depuis: si les Magritte existent, c'est uniquement pour promouvoir le cinéma belge. Une page de réclame XXL, en somme. Une publicité surréaliste, avec champagne et petits fours, pour se donner l'illusion de pouvoir, un jour, exister auprès du spectateur belge. D'ailleurs, le mot n'est pas neuf: dès la première édition, le lobbying effréné de certains a été pointé du doigt. Sans que cela ne fasse sourciller personne, ou presque. Oui, mais voilà: "Marbie", on le répète, est un film hors système. Et ce qui paraît scandaleux pour ses producteurs bizuts est juste normal pour les autres. Question de point de vue.

Le lobbying, donc, c'est normal. Ca fait partie de ce genre de cérémonie. C'en est l'essence même. Sa raison d'exister. Des professionnels qui se récompensent entre eux. Et, parfois (?), se renvoient l'ascenseur. Rien de plus logique. Remarquez, la Belgique n'est pas seule: les césars ne fonctionnent pas autrement. Imaginez: voici un an, Patrick Ridremont était nominé pour le césar du meilleur film étranger en compagnie de Woody Allen et Quentin Tarantino pour son "Dead Man Talking". Pas pour les grandes qualités (par ailleurs discutables) d'un premier film forcément imparfait, mais bien parce que l'homme, qui ne manque pas de connexions, avait su exploiter le règlement, qui impose à l'Académie des césars de nommer, parmi les six candidats, deux films issus de productions francophones non françaises. Quelques DVD envoyés, des téléphones qui chauffent, et le tour était joué. Un coup de maître. Qui a traité Ridremont ou son producteur de lobbyiste à l'époque? Personne, et c'est injuste, finalement. On pourrait forcer pareille démonstration pour les oscars qui, et depuis longtemps, ressemblent davantage aux couloirs du Parlement Européen qu'à une cérémonie censée célébrer le meilleur du cinéma (on envoie des bisous aux frères Weinstein au passage). Mais c'est bien inutile, car vous l'aurez compris: les prix, c'est du lobbying. C'est le principe.

Ce qui est gênant, finalement, dans toute cette histoire, c'est que le débat justement déposé sur la place publique par l'équipe de "Marbie" vient, une fois de plus, camoufler la vraie question, la seule qui possède un réel intérêt pour les amoureux du septième art: et si on faisait des bons films? Parce que, tout de même, on ne peut que rester perplexe devant les chiffres de fréquentation des premiers films que l'Académie a si mal su départager: aucun n'a franchi la barre symbolique des 10 000 entrées. Et quand bien même serait-il médiocre, "Marbie", financé par de généreux donateurs totalement étrangers au circuit traditionnel, est celui qui en a obtenu le plus. Ne tournons pas autour du pot: c'est inquiétant. Et, n'en déplaise à ceux qui continuent de se féliciter de voir nos films récolter distinction sur distinction aux festivals de Vladivostok, La Paz ou Karkkila (c'est en Finlande, bande d'incultes) ou préfèrent se cacher, face à l'incroyable succès de son homologue voisin flamand, derrière un couplet "caliméresque" qui veut que la concurrence française est déloyale, ce ne sont pas les Magritte qui, depuis leur création, auront permis de gonfler les chiffres de fréquentation des films belges, francophones à tout le moins. Même en DVD, la différence ne se marque pas. Pour preuve: il y a quelques semaines, pour observer avec toute l'objectivité qui convient, l'influence qu'ils pouvaient avoir, nous avons demandé au distributeur de "Mister Nobody", premier grand vainqueur des Magritte, les chiffres de vente du DVD du film, sorti voici cinq ans (!). Réponse: "Ces chiffres sont confidentiels". Or, dans le monde merveilleux du cinéma belge, il est une règle d'or: ne sont dévoilés que les chiffres qui arrangent cette belle et petite famille. On n'en sortira jamais.