PATRIMOINE

Faut-il sauver la maison Autrique?

Abîmé par le temps, l’immeuble Horta chéri par Schuiten et Peeters ferme ses portes, le temps d’un nécessaire ravalement. Provisoirement? Pas sûr.

Les coupes budgétaires qui frappent le secteur culturel vont, ce n’est plus une surprise, faire des victimes. Quelques notables. Et un paquet d’anonymes, comme sur tout champ de bataille qui se respecte. Parmi elles figurera peut-être la maison Autrique, qui fermera ses portes lundi jusque, au mieux, l’automne prochain.

Depuis dix années maintenant, cet immeuble Horta qui a pignon sur rue Chaussée de Haecht, au cœur de Schaerbeek, s’est ouvert au public sous l’impulsion de François Schuiten et Benoît Peeters. Les deux auteurs, connus pour leurs Cités Obscures, ont scénographié un endroit qui a abrité de nombreux événements et un bon paquet d’expositions. Avec, pour finalité, la préservation d’un certain patrimoine.

« L’idée, soutient Schuiten, était de dévoiler une autre Bruxelles, la vraie Bruxelles. Les guides touristiques vantent sa Grand-Place, ses maisons d’Art Nouveau, mais lorsque les gens la visitent, ils voient une cité chaotique, faite de beautés cachées et où l’on se rend difficilement compte de comment on y vivait jadis. La maison Autrique est, à ce sens, un symbole. C’est l’un des premiers travaux de Horta, à une époque où il possédait peu de moyens. L’architecte – Autrique – a donc dû faire preuve de trésors d’ingéniosité pour donner à cette maison traditionnelle, de rangée, sans fard, un cachet plus ambitieux. C’est cette réalité souterraine que nous voulions révéler, aux touristes, mais aussi et surtout aux Bruxellois, qui l’ignoraient eux-mêmes.»

Et ça fonctionne puisque ce microprojet voit défiler plusieurs milliers de visiteurs chaque année (7 000 en 2014 pour une moyenne annuelle qui ne descend jamais en deçà). Avec, parmi eux, bon nombre de classes venues découvrir ce bijou d’architecture. «Les gamins qui viennent ici ont souvent des réflexions touchantes et révélatrices, avance encore Schuiten. Ils s’étonnent par exemple de découvrir des radiateurs identiques aux leurs. Ça dénote clairement d’une véritable identité bruxelloise

Une identité aujourd’hui menacée puisque la fermeture de la maison Autrique, annoncée provisoire, pourrait s’avérer définitive: les travaux de réfection qu’imposent les façades et la modernisation de la scénographie ont un coût qui ne sera pas assumé par les pouvoirs publics. «La commune de Schaerbeek a déjà fait beaucoup, et les coupes budgétaires annoncées ne présagent rien de bon pour des projets comme le nôtre, au cadre économique fragile, poursuit le dessinateur. Nous ne voulons pas que ce lieu tombe en désuétude, comme beaucoup de musées qui n’ont pas les moyens de se renouveler. C’est pour ça que nous fermons: ça sera bien, ou ça ne sera pas du tout! Nous allons donc reprendre notre bâton de pèlerin, comme à nos débuts il y a 18 ans, et tenter de trouver les 30 à 50 000€ nécessaires à sa survie. Je reste optimiste, mais il ne faut pas non plus tourner autour du pot: une fermeture définitive est possible.»

Une issue aux allures de catastrophe, selon lui. «Je me souviens que lorsque nous avons initié ce projet, nous avons eu beaucoup de mal à trouver les financements: c’était à Schaerbeek, et on a vite compris que notre démarche aurait été facilitée si l’immeuble s’était situé avenue Louise. Près de 20 ans plus tard, la maison Autrique est dans tous les guides, le Lonely Planet la recommande: ce n’est pas rien. Je crois beaucoup aux micro-utopies. Et la nôtre a montré son intérêt. Malheureusement, ce sont des projets à long terme, difficilement quantifiables en terme de rentabilité. Ils ne s’inscrivent pas dans le temps politique, à bien plus courte visée. Or, il y a mille et une façons de faire vivre le patrimoine. Et tout l’argent ne peut pas aller aux gros paquebots culturels, à côté desquels la maison Autrique est un fétu de paille. Mais derrière son sort, et à l’heure où la culture est impactée par les mesures gouvernementales, ce sont des questions cruciales qui se profilent: ce type de projet a-t-il encore un sens? Personnellement, j’en suis intimement convaincu». Et il aimerait ne pas être le seul. Verdict dans les prochains mois.