BANDE DESSINÉE

Blake avant Mortimer

Avec «Le bâton de Plutarque», Yves Senteraconte les événements qui précèdent le cycle de l’Espadon. Et la rencontre entre Blake et Mortimer.

Le nouveau Blake et Mortimer sent un peu le meuble ancien. Et c’est normal: dans Le bâton de Plutarque, les deux compères ne se connaissent pas encore (très bien) puisque l’action de cet album se déroule avant les premiers récits de Jacobs.

D’une certaine façon, en forçant le préquelle (même s’il réfute le terme), Yves Sente remonte aux sources de cette série majeure de la bande dessinée franco-belge. Et c’est une double visite qui a tout déclenché: «Avec André (NDLR: Juillard, le dessinateur), nous nous sommes rendus au siège de Scotland Yard pour les repérages du Serment des cinq Lords. Et nous avons eu l’occasion d’y découvrir la ‘‘War Room’’, le cabinet de guerre souterrain de Winston Churchill pendant la guerre. Mais aussi Bletchely Park, dans le Buckinghamshire, où des milliers d’hommes s’échinaient en secret à décrypter les messages de l’ennemi allemand.» «Les lieux, enchaîne André Juillard, ont été conservés dans un état impeccable: les fauteuils, les téléphones, les bureaux, tout est d’époque. Il y règne une atmosphère fantastique. Que nous avions envie d’utiliser dans un album.»

Jacobs, ce feuilletoniste

Petit problème, toutefois: chronologiquement, les aventures de Blake et Mortimer n’ont débuté qu’en… 1946, dans un après-guerre où ces endroits avaient été désertés, «et on ne pouvait pas faire un album sur un musée», sourit Yves Sente. Le scénariste, du coup, s’est offert un fantasme. En plaçant le curseur avant le fameux cycle de l’Espadon, ces trois albums qui marquent le début de la série créée par Edgard P. Jacobs.

Un triptyque, certes d’anthologie, mais qui ne comptait pas parmi les Blake et Mortimer préféré du scénariste bruxellois: «Quand on relit les trois volumes du Secret de l’Espadon, puis La marque jaune, il n’y a pas photo, lance Sente. Le second est un modèle du genre. Le cycle de l’Espadon est, lui, bourré d’incohérences et d’imprécisions

Et pour cause: «Il faut replacer les choses dans leur contexte, poursuit Yves Sente. Lorsque Jacobs lance sa série, c’est pour accompagner les débuts du journal Tintin. C’est donc un démarrage sur le pouce. Il travaille de semaine en semaine, comme un feuilletoniste. En outre, pour paraphraser le slogan du journal, il s’adressait à un public âgé de 7 à 77 ans. Le prisme était large, ce devait être compréhensible du plus grand nombre, quitte à user de quelques raccourcis faciles. Cet album-ci était donc l’occasion de corriger les incohérences, de gommer les imperfections pour rendre enfin totalement crédible Le Secret de l’Espadon. Maintenant, on peut dire qu’il l’est.»

Prétentieux? Un peu, sans doute. Mais difficile à nier quand on se replonge, de facto, dans l’œuvre de Jacobs. Dans Le bâton de Plutarque, vous apprendrez par exemple dans quelles circonstances le capitaine Blake et le professeur Mortimer ont connu le colonel Olric, qui leur est d’entrée familier dans Le Secret de l’Espadon, sans que Jacobs n’en explique la raison. De même, vous saurez de quelle façon le capitaine Hasso a été amené à trahir la Chine pour se mettre au service d’Olric. Et, cerise, sur le pudding, comment Blake et Mortimer sont parvenus à s’offrir un pied-à-terre sur Hyde Park et ses loyers hors de prix avec leurs soldes au rabais.

Un récit (trop) dense

Bref, un album dans lequel Juillard brille une fois de plus par sa capacité à reproduire, dans le détail, le trait de Jacobs, et ce en dépit de bon nombre de scènes d ‘intérieur qui sont autant de défis. Sente, passé maître dans l’art de la reprise des classiques franco-belges (Thorgal, XIII, etc.), fait quant à lui preuve d’une minutie scénaristique sidérante, même si on regrettera de le voir coller de façon aussi têtue au «style Jacobs» et au vocabulaire de l’époque. Et charger plus que de raison un scénario qui fourmille un peu trop d’informations techniques au sujet des techniques de renseignement de l’époque.

«Blake et Mortimer», tome 23: «Le bâton de Plutarque». 64 p., 15.95€.

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