Marseille: «La violence était bien pire avant»

La majorité des victimes ont été tirées comme des lapins, souvent en plein jour.
La majorité des victimes ont été tirées comme des lapins, souvent en plein jour.-Associated Press / Reporters

Laurent Mucchielli, sociologue et directeur de l’Observatoire régional de la délinquance pour la région PACA, situé à Aix-en-Provence, tord le cou à certains a priori concernant Marseille.

Non, Marseille n’est pas un coupe-gorge généralisé. Non, la Cité phocéenne n’est pas une ville plus dangereuse que d’autres grandes métropoles. Non, on n’assiste pas à une explosion de violence. «C’était même pire avant», affirme le sociologue Laurent Mucchielli.

Avec 19 règlements de comptes depuis le début de l’année, la Cité phocéenne détient un triste record. Y a-t-il une culture de la violence à Marseille ?

C’est l’image qui est donnée dans les commentaires politiques et médiatiques. C’est une forme de stigmatisation pour des raisons politiciennes qui remontent à l’été 2011, lorsque le précédent gouvernement, en quête de terrain pour développer le discours sécuritaire, a commencé à mettre l’accent sur Marseille. Cela a engendré des phénomènes d’emballement et de surenchère médiatique.

Les médias et les politiques exagèrent en comparant la ville à Chicago ?

Marseille est historiquement un haut lieu du grand banditisme. Mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi un milieu parisien, un milieu lyonnais. Ce grand banditisme est depuis longtemps bien implanté à Marseille pour des raisons géographiques et économiques. Marseille est un port qui a occupé une place centrale dans le commerce entre la Méditerranée et l’Asie, d’un côté, et l’Amérique de l’autre.

Depuis quand Marseille est-elle au cœur des trafics ?

Un des plus anciens est le trafic de drogue. Il remonte au tournant du 19e et du XXe siècle quand l’opium était importé d’Indochine, légalement au début, puis illégalement quand sa consommation fut interdite. À la vieille de la seconde guerre mondiale, on va passer à l’héroïne, d’où le développement des laboratoires. Ce trafic va connaître son âge d’or dans les années 50 et 70 avec la French Connection, liée à la mafia italienne aux États-Unis et à l’extension du marché de l’héroïne.

À partir des années ‘80 s’ouvre une troisième grande époque, celle dans laquelle nous sommes toujours aujourd’hui, marquée par un changement de produit. Le cannabis, largement importé du Maroc, est devenu central.

Et avec l’arrivée du cannabis, la petite délinquance a explosé.

Dès lors qu’on passe au trafic de cannabis et à l’énorme marché européen, cela implique la multiplication des points de vente et de la main-d’œuvre. Les gros caïds qui gèrent les réseaux délèguent à des petits délinquants issus des quartiers en grandes difficultés, en voie de ghettoïsation, pour lesquels ce petit trafic est devenu une économie de subsistance. Le phénomène existe partout en France. Il est plus visible à Marseille qu’ailleurs parce que les quartiers pauvres sont situés au cœur de la ville, là où Paris et Lyon les ont expulsés de longue date en banlieue.

C’est un problème de pauvreté ?

À Marseille, 26 % de la population vivent dans des ZUS (zones urbaines sensibles qui concentrent les populations en très grande difficulté, N.D.L.R), contre seulement 6 % à Paris. Si on ajoute la médiatisation et la politisation, on comprend mieux la fixation sur Marseille.

Les règlements de comptes et la violence ne sont pas pire qu’avant ?

On a enregistré 45 règlements de comptes en 1986, trois fois plus qu’aujourd’hui, 24 en 1988, 21 en 1997. Il est faux de croire que c’était mieux avant. C’est même l’inverse. C’était pire avant. Cela n’enlève rien à la gravité du présent. Mais affirmer que la situation empire est un discours de café du commerce totalement décalé de la réalité. La réalité, c’est que cela a été bien pire.

Comment gagner la guerre contre la criminalité ?

Du point de vue de la répression, Marseille a besoin d’un travail de police judiciaire. Le travail d’enquête à long terme nécessite beaucoup d’effectifs et de moyens techniques pour s’attaquer aux gros bonnets des trafics qui ont des moyens financiers et techniques colossaux. Il faut aussi travailler sur les causes, c’est-à-dire, la situation socio-économique. Les questions du chômage et de l’échec scolaire sont absolument majeures et l’on n’agit pas suffisamment.¦