Le « cauchemar » de la garde à vue

L’interrogatoire soutenu fut illustré dans le film « Garde à Vue » avec Ventura, Michel Serrault et Guy Marchand.

L’interrogatoire soutenu fut illustré dans le film « Garde à Vue » avec Ventura, Michel Serrault et Guy Marchand.

-Copyright : Reporters/Everett

Les conditions de détention pendant la garde à vue sont loin d’être exemplaires en France. Elles sont mêmes «déplorables », témoigne un avocat parisien.

Dans son malheur, Bernard Tapie a de la chance. Il a passé sa garde à vue à l’hôpital parisien de l’Hôtel-Dieu. À deux pas du Palais de Justice, l’Hôtel-Dieu abrite les urgences médico-judiciaires et dispose d’une salle spécialisée, la salle Cusco, pouvant accueillir des gardés à vue nécessitant une surveillance médicale. «C’est du luxe de se retrouver là-bas », explique Me Loïc Guérin, avocat à Paris. Pour 80 % des prévenus, la garde à vue se passe dans des conditions nettement moins confortables, voire «déplorables ». «Les conditions de détention pendant la garde à vue sont loin d’être exemplaires. La fréquence et la durée des interrogatoires ne sont pas contrôlées. La police a une phrase type pour décrire les moments d’audition et de repos dans le procès-verbal: “ le reste du temps, le gardé à vue a pu se reposer ”. C’est une vaste blague parce que les locaux de garde à vue sont tels en France qu’on n’imaginerait pas ça dans un pays du Tiers-monde. Pour se reposer, le gardé à vue dispose d’un banc en bois ou en béton, sans couverture, dans des geôles, parfois minuscules, qu’il partage avec d’autres personnes qui n’ont strictement rien à voir avec lui. Pour une personne peu habituée à cette promiscuité, c’est un cauchemar. S’il a de la chance, on l’emmènera aux toilettes quand il en a besoin. Le gardé à vue ne dort pratiquement pas ou très mal. Il fait froid dans la cellule et il arrive très régulièrement qu’on lui apporte une couverture pleine de vomis et d’urine car on ne les lave pas. C’est typiquement l’exemple que me donnent mes clients. »

Le gardé à vue a bien sûr le droit de voir un médecin, de faire appel à un avocat et de prévenir un proche. Mais de la théorie à la pratique, la marge est grande. L’avocat ne peut s’entretenir qu’une demi-heure avec son client et ne peut l’assister que pendant la durée des auditions ou des confrontations, pas pendant une perquisition.

L’objectif de la garde à vue est d’obtenir des aveux, «la reine des preuves». Tous les moyens de pression sont bons pour faire craquer le gardé à vue. Mieux vaut d’ailleurs tomber dans les griffes de la gendarmerie, dont le comportement est exemplaire, plutôt que dans celles de la police, commente l’avocat parisien. «On ne va pas sombrer dans l’angélisme. Si des gardes à vue se déroulent bien, ce n’est pas le cas pour d’autres. Cela dépend de l’officier de police judiciaire, du type de dossiers, de la présence ou non de l’avocat et du renom de ce dernier. On peut comprendre qu’ils ont besoin de secouer la personne interrogée, mais les limites sont un peu trop systématiquement franchies.»

Le bon flic et le mauvais flic,un grand classique

Depuis le scandale d’Outreau, certains interrogatoires sont filmés. Tout ce qui se passe en off, par contre, ne sort pas des murs du commissariat. Les enquêteurs disposent d’une ribambelle de petits trucs pour miner le moral, épuiser physiquement le gardé à vue. «On l’empêche de dormir, on allume la lumière à tout moment, on l’intimide verbalement. Le tandem du bon flic et du mauvais flic agressif reste un grand classique. Il n’existe pas que dans les films. Je le constate régulièrement, ajoute Loïc Guérin. Le mauvais met sous pression le gardé à vue et puis, après 24 heures de mauvais traitement psychologique, le deuxième policier, beaucoup plus aimable, entre en piste pour obtenir les aveux».

Quelque fois, les avocats eux-mêmes subissent certaines intimidations. «J’ai assisté à un affront fait à un de mes jeunes collaborateurs, lorsqu’un enquêteur a dit au gardé à vue qu’il avait pris un avocat trop jeune, qu’il n’avait vraiment pas choisi un bon avocat etc. Mon collaborateur a eu le très bon réflexe de le faire noter, ce qui a déstabilisé le policier. Ce n’est pas le seul dossier où j’ai assisté à ce genre de scène. »

L’avocat parisien déplore surtout de ne pas avoir accès au dossier. «Cela signifie que nous y allons en aveugle. Vous ne savez absolument pas quels sont les éléments à charge contre votre client gardé à vue. C’est parfaitement en deçà de ce que demande la Cour européenne des droits de l’homme. Elle stipule qu’on doit pouvoir intervenir pour préparer, escorter, défendre le client dans le cadre de sa garde à vue. Là, on ne peut rien faire. L’avocat est la potiche qui sert d’excuse pour que la loi française passe un peu mieux les fourches caudines de la Cour européenne. »