LIÈGE

Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners

Selon cette projection réalisée par les deux ASBL, la maison néo-mosane se trouve en bordure de la future esplanade des Guillemins et non au beau milieu.
Selon cette projection réalisée par les deux ASBL, la maison néo-mosane se trouve en bordure de la future esplanade des Guillemins et non au beau milieu.-D.R.

Des citoyens liégeois veulent empêcher la démolition d’une maison de style néo-mosan, qui se trouve au pied de la tour des Finances. Bouli Lanners entre dans la bataille et lance un coup gueule.

L’hôtel Léon Rigo, du nom de ce notable liégeois qui l’a fait bâtir durant la Première Guerre mondiale, se trouve toujours là à faire son pied de nez à l’immense tour des Finances, dressée à ses côtés, tandis que les anciens bâtiments des Finances sont presque totalement détruits et que les machines de chantiers fourmillent dans ce quartier en pleine mutation.

Cette maison bâtie en style néo-mosan se trouve au mauvais endroit, à côté de la tour, sur la future esplanade des Guillemins, avec son futur grand complexe de bureaux, logements et commerces «Paradis Express». Elle figure pile entre la gare et la nouvelle passerelle qui conduira au parc de la Boverie et à son musée. Son sort est scellé depuis une dizaine d’années: elle doit être détruite.

Peu d’intérêt architectural

La Ville de Liège et son échevin de l’Urbanisme l’affirment d’ailleurs: son intérêt architectural est tout relatif. Il ne s’agit pas d’un style mosan authentique, comme le Musée Curtius, mais bien d’une copie de type néo-mosan datant du début du XXe siècle.

La maison néo-mosane est en outre adjointe à un immeuble de briques rouges, qui devra de toute façon disparaître. Deux murs aveugles apparaîtront si l’hôtel Rigo est maintenu. Ils constitueraient un coup de poing dans l’œil des passants, aux yeux desquels apparaîtrait cette bâtisse, comme un chancre au centre d’un quartier du XXIe siècle.

Une pétition à 3 000 signatures

Cette vision des choses n’est pas – mais alors pas du tout – partagée par deux collectifs liégeois, les ASBL «Le Vieux Liège» et «SOS mémoire de Liège», qui militent pour la sauvegarde de la maison depuis un an et demi. «Auparavant, la tour des Finances se trouvait à l’endroit de la maison. Puis les plans ont changé et la maison a pu être maintenue, ce qui changeait évidemment tout», explique Madeleine Mairlot, de SOS Mémoire de Liège. Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners Cette maison néo-mosane doit être préservée, selon ces citoyens.-ÉdA Hermann

Une pétition a été lancée, aujourd’hui signée par environ 3 000 personnes. Ces citoyens demandent du temps, tout d’abord, pour pouvoir visiter la maison et analyser son réel intérêt, histoire de ne pas regretter cette démolition dans quelques années.

Ils avaient obtenu en juin 2015 la mise de ce bâtiment sur une liste de sauvegarde du patrimoine, par la Région wallonne, ce qui lui offrait un sursis d’un an. Mais la maison vient d’en être retirée, affirment les citoyens, qui craignent désormais une démolition précipitée.

La pétition sera remise au bourgmestre Willy Demeyer (PS) au conseil communal de lundi.

Pourquoi la sauver?

Les militants souhaitent le maintien de la maison néo-mosane, précisément pour l’intérêt qu’elle présente en tant que bâtiment ancien et de caractère, au beau milieu d’un quartier passé à la moulinette du XXIe siècle.

Un intérêt architectural

«En considérant que cette maison n’a pas de valeur architecturale par ce que c’est du “faux vieux”, l’échevin de l’Urbanisme Michel Firket est complètement à côté de la plaque», fustige Bruno Dumont, qui fait partie du collectif citoyen.

Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners Le Grand Curtius, chef-d’œuvre de l’architecture mosane «authentique».-ÉdA archives Cette maison «néo-mosane» serait même une réinterprétation très intéressante du début du XXe siècle du style mosan, courant en principauté de Liège un quart de millénaire plus tôt. «Ce n’est pas parce que c’est “néo” que ce n’est pas digne d’intérêt. On retrouve des bâtiments néo-gothiques, néo-romans et même néo-Renaissance. Le palais provincial, donc une aile entière du palais des Princes-Évêques, est en style néo-gothique. La Grand-Poste également. Se demande-t-on un seul instant s’il faut les démolir?», lâche Bruno Dumont.

Ainsi, on retrouve à Liège et dans l’ancienne principauté des bâtiments en style mosan authentique. La Maison Curtius en est le chef-d’œuvre. «Par contre, il n’y a qu’à Liège-ville qu’on retrouve du néo-mosan. Démolir l’hôtel Rigo, c’est faire disparaître une trace importante de ce courant.» A titre d’exemples, l’hôtel de ville de Chênée et l’école communale de Cointe s’inscrivent aussi dans ce courant architectural.

Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners La maison se trouve au bout de la rue de Fragnée, au pied de la Tour des Finances.-ÉdA Hermann L’intérieur est truffé de richesses

L’hôtel Rigo comporte de nombreuses pièces dignes d’intérêt, affirment les protestataires, comme des pavés de Delft, des consoles de bois sculptés en visages humains, de belles cages d’escalier, des menuiseries intérieures, etc.

En cas de démolition, certaines pièces seront sauvées et conservées ailleurs, mais pour en faire quoi? Les citoyens émettent de vives craintes.

La maison dans son ensemble est bon état, affirment-ils par ailleurs. Cela limiterait les travaux à y réaliser en cas de réaffectation.

Sa situation

«La maison ne se trouve pas au milieu de l’esplanade, comme l’affirme l’échevin Firket, mais en bordure de l’esplanade», affirme Bruno Dumont. Elle pourrait dès lors s’intégrer dans le paysage, sans trop s’imposer. Elle ferait en quelque sorte écho à la tour Rosen, plus proche des Guillemins, qui a pour sa part été préservée puisqu’elle est classée.

Qu’en faire?

Selon les ASBL «le Vieux Liège» et «SOS Mémoire de Liège», l’implantation de la maison néo-mosane constitue justement un atout. À deux pas de la gare et sur le chemin du musée Boverie, dans un quartier amené à être très fréquenté, elle pourrait devenir un lieu de convivialité, de promotion touristique et culturelle, comprenant éventuellement une brasserie.

Quant aux murs aveugles, affirme Madeleine Mairlot, «c’est un faux problème. On peut demander à des artistes d’imaginer un décor, ou y installer une verdurisation, voire y construire une annexe contemporaine», à l’instar par exemple de ce qui s’est produit au Musée de la Vie wallonne.

Le coup de gueule de Bouli Lanners: «Je suis ulcéré!»

Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners Bouli Lanners invite les responsables liégeois à s’inspirer d’autres villes.-ÉdA – Florent Marot L’acteur et réalisateur liégeois Bouli Lanners a rejoint, en tant que citoyen, les deux ASBL dans leur combat. Sans manier la langue de bois, il pousse même un retentissant appel à la préservation du patrimoine liégeois, ville marquée par des choix urbanistiques et architecturaux contestables dans les années 1950 et 1960.

«En tant que citoyen, je suis ulcéré de voir grignoté petit à petit tout ce patrimoine», lance-t-il. «C’est d’abord une maison du XIXe, puis la porterie d’une abbaye cistercienne qui est menacée (au Val Benoit, NDLR), maintenant une maison néo-mosane. Vraiment, je suis ulcéré!»

«

Liège a plus été détruite après la guerre qu’en 14-18 et en 40-45, à cause de choix liés à des bureaux d’architecture et des urbanistes.

»

«Liège a plus été détruite après la guerre qu’en 14-18 et en 40-45, à cause de choix liés à des bureaux d'architecture et des urbanistes. On pensait en avoir fini avec ces pratiques, mais j’ai le sentiment qu’il y a une nouvelle génération de promoteurs immobiliers encore plus agressifs…»

Et Bouli Lanners d’être en opposition totale avec l’argument du «faux vieux». «Cette maison a un siècle, c’est déjà du vieux… et c’est beau. Elle raconte une histoire, cette maison. Doit-on la démolir parce que les papiers ont déjà été signés? Parce qu’’elle n’est pas classée? Avec cette logique-là, on peut tout détruire… ou tout classer. On ouvre la porte au grand n’importe quoi.»

«

Pensez-vous que les touristes viennent à Liège pour voir un écoquartier? Non, ils veulent voir notre patrimoine, l’art religieux, les bâtiments anciens…

»

«Pensez-vous que les touristes viennent à Liège pour voir un écoquartier, comme il y en a dans toutes les villes? Non, ils veulent voir notre patrimoine, l’art religieux, les bâtiments anciens. Et ça, il y en a à Liège, sauf si on se met à tout détruire.» Le cinéaste dénonce une sortie de «dictature molle, du consensus» autour de ce type de projets immobiliers. «Il y a des citoyens qui se battent pour préserver ce patrimoine, ils ne sont même pas entendus!»

Bientôt, craint le cinéaste, «tout ce qu’il nous restera de Liège, ce sont des revues avec des photos anciennes, qui nous rappelleront tout ce que nous avons détruit. Si on détruit cette maison, il est certain qu’on le regrettera dans quelques années», promet-il.

«

La Potsdamer Platz a été détruite, on a supprimé le Mur, on y a installé un Starbucks et des buildings…

»

Bouli Lanners invite l’échevin de l’Urbanisme Michel Firket et les édiles liégeois à observer ce qui se pratique à l’étranger, en citant l’exemple de Berlin. «Ce n’est pas parce que c’est reconstruit que ça n’a pas de valeur. La Porte de Brandebourg a été reconstruite. Le Reichstag a été reconstruit. Même la Grand-Place de Bruxelles a été reconstruite», explique-t-il.

«Par contre, la Potsdamer Platz a été détruite, on a supprimé le Mur, on y a installé un Starbucks, des buildings et des commerces comme il y en a partout. Vous croyez que cela intéresse les touristes? Non! Ce qu’ils veulent, c’est voir le Mur, le Reichstag et la Porte de Brandebourg…»

Il conviendrait, affirme Bouli Lanners, «que l’on paie des voyages dans d’autres villes à Firket, pour qu’il s’en inspire». Ils se battent pour sauver un hôtel à Liège: coup de gueule de Bouli Lanners La Potsdamer Platz, métamorphosée après la chute du Mur de Berlin.-Reporters/DPA