Un suaire, trois possibilités Essai historique

Avec des cases et des personnages identiques, mais autrement agencés, Denis Bajram et Valérie Mangin ont imaginé trois récits différents sur le passé oublié du Saint-Suaire.

Depuis trois ans qu'on l'attendait, le mystère avait eu le temps de s'épaissir, pour prendre des contours quasi mystiques. Fin octobre, Denis Bajram et son épouse Valérie Mangin ont enfin dévoilé Trois Christs, projet un peu fou qui est aussi le point de départ de la collection Quadrants, la branche réaliste de Soleil : «Nous voulions sortir de l'imagerie Soleil - heroic fantasy, ados, etc. - pour aller vers une autre BD, plus adulte mais néanmoins accessible, se souvient Bajram. Bref, sortir de l'éternel dilemme qui voulait qu'on faisait soit du Soleil, soit de l'Association. Soit du Baudouin, soit du XIII. Il est possible de concilier commercial et travail d'auteur. Personnellement, si j'ai lu un jour des choses très pointues, c'est grâce à des passerelles comme Bilal ou Tardi.» Venant de l'auteur à qui l'on doit Universal War One, c'est un sacré compliment. Grâce à la bannière Quadrants, Bajram a permis la publication d'ouvrages magnifiques comme Couleur de peau! miel ou Les villes d'un jour. Aucun n'avait, toutefois, l'exigence de Trois Christs. S'il ne s'agissait pas d'un mauvais jeu de mots, l'on pourrait parler d'oeuvre fondatrice tant elle ne ressemble à aucune autre.

Son héros est un morceau de tissu. Mais pas n'importe lequel : le Saint-Suaire, la relique la plus contestée de la Chrétienté, le linceul dans lequel le Christ a été enveloppé. Un objet de culte dont on ne sait ce qu'il advint entre 1205 et 1357 et sa réapparition à Lirey, petit village de Champagne. C'est dans cet interstice et à cet endroit que le couple Bajram-Mangin a choisi de planter le décor de son récit.

Ou, plutôt, de ses récits. Car Trois Christs raconte trois fois la même semaine de 1353, lors de laquelle le Seigneur de Chargny, chevalier respecté, vint passer quelques jours à Lirey avec, dans sa valise, la précieuse relique. Trois histoires distinctes mais qui, et c'est là la grande originalité de ce drôle d'essai, sont constituées d'une majorité d'images identiques, les auteurs s'étant amusés à en modifier l'agencement, et donc le sens. Un exercice de style étonnant, un puzzle dans lequel il fait bon se perdre, et dont la morale pourrait se résumer à ceci : ne croyez pas tout ce que vous voyez. «L'idée nous est venue à l'époque du Da Vinci Code, dit Bajram. C'était un roman et pourtant, des gens pensaient qu'il y avait vraiment une cache sous la pyramide du Louvre, là où il n'y a que le métro et des égouts. Cela prouve notre crédulité. Avec "Trois Christs", nous voulions prouver qu'à partir des mêmes éléments, un seul détail peut nous faire interpréter les choses de façon très différente. Même notre histoire la plus sérieuse n'est qu'une fiction, car le fruit de perceptions forcément subjectives.» Il n'en va pas autrement pour Dieu, dont l'existence est tantôt confortée, tantôt niée, tantôt brocardée par Trois Christs. Hérétique? Peut-être. Mais sacrément malin.

«Trois Christs», Bajram/Mangin, Quadrants, 78 p., 19.90 ¤.

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