CINEASTES

Cinéastes belges et enragés

Revue et augmentée, une nouvelle édition de «Cinéastes à tout prix», ce documentaire de Frédéric Sojcher consacré aux films fauchés de trois cinéastes wallons allumés.

«Moi qui suis quelqu'un de la marge et qui fait des films de séries Z, je n'aurais jamais cru qu'un jour je monterais les marches à Cannes.» Lorsqu'il tourne un film ou apparaît en public, Jean-Jacques Rousseau porte une cagoule digne d'un groupuscule corse. Au lieu de dire «action!» à ses acteurs et techniciens, il sort un revolver de sa ceinture et tire un coup en l'air. Et pour toute l'équipe, comme l'explique le réalisateur du documentaire Frédéric Sojcher, «ça semble normal. Car ceux qui font des films avec Jean-Jacques Rousseau n'ont pas d'autre expérience du cinéma».

Dans la vie normale, Rousseau travaille pour une maison de jeunes à Courcelles. Mais à côté de cela, il tourne depuis 1964 et a accumulé plus de quarante films bizarres et étranges. Une oeuvre underground, jalonnée de titres aussi évocateurs que Massacre au pied-de-biche ou La revanche du sacristain cannibale. Dans un de ses films, Les Marcheurs de la grande armée, il filme en alternance des figurants costumés en soldats de Napoléon et une maquette peuplée de figurines miniatures que l'on fait trembler. C'est forcément cheap, singulier, ringard. Mais aussi bizarrement poétique. Noël Godin, entarteur mais aussi expert en cultures parallèles, parle d'une sorte d'«art brut».

Rousseau n'est pas le seul sujet de Cinéastes à tout prix. Ce documentaire de Frédéric Sojcher donne à découvrir aussi l'univers Max Naveaux, qui a tourné sans moyen, durant ses week-ends et dans la région du Centre, des films de guerre «à balles réelles», situés durant l'Occupation.

Le troisième larron n'est pas le moins fou : Jacques Hardy, lui, signe des péplums ou des films truffés d'effets spéciaux à bons marchés. Il a notamment fait jouer le politicien Jean-Marie Happart, venu dans un de ses films jouer un sénateur romain. Costumés en Gaulois, les comédiens s'expriment avec un bon accent du terroir. C'est un peu Astérix en Wallonie profonde!

Sorti en 2004, Cinéastes à tout prix a bénéficié d'une extraordinaire reconnaissance. Des réalisateurs de renom comme Bertrand Tavernier ont craqué pour l'énergie créatrice de ces Pieds Nickelés du cinoche wallon. Au point que le film s'est retrouvé hors compétition en Sélection officielle au Festival de Cannes de la même année. C'est ainsi que Rousseau, Naveaux et Hardy ont escaladé les marches. «C'est presqu'aussi dur que de monter à la Citadelle de Dinant», commente l'un d'eux.

Une reconnaissance incroyable, pour des années de filmage quasi dans la clandestinité, sans reconnaissance ni moyens. «Chez eux, il y a une façon de faire du cinéma qui relève du jeu et de l'enfance», explique Sojcher, tout attendri. Dans les nouveaux bonus, on voit Rousseau (masqué) signer un contrat à Cannes avec une maison de production qui semble d'accord de soutenir sa prochaine oeuvre.

L'intérêt suprême de cette réédition, c'est qu'un second DVD nous propose un film de chacun des trois auteurs : Irkutz de Jean-Jacques Rouddeau, 21 minutes de série B ayant pour toile de fond une menace d'accident nucléaire; Gestapo contre maquisards, de Max Naveau, saga tournée dans la région de La Louvière (75') enfin Cesar Barbarius contre les Bassi-Mosans, fantaisie gauloise dont le générique kitchissime vaut à lui seul le coup d'oeil.

«Cinéastes à tout prix», édition collector 2 DVD (Imagine/Melimedias)

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