Elle soupire, mais tant pis. «Je n’allais pas quitter Paris sans avoir accroché le mien», dit-elle.

Attacher un cadenas sur le parapet de cette passerelle menant au Louvre et chantée par des poètes, puis jeter la clé dans l’eau pour rendre le geste irréversible, fait aujourd’hui partie des attractions touristiques de la ville lumière.

Présente sur tous les continents, en Allemagne, en Russie et jusqu’en Chine, et surtout en Italie, la tendance - ou l’épidémie - des «cadenas d’amour», apportés par les couples voulant sceller leur union est arrivée sur le pont des Arts en 2008.

Limitée jusqu’en 2010, elle a fini par recouvrir la totalité des 150 mètres de parapet et s’est ensuite propagée aux autres ponts parisiens. Le pont de l’Archevêché, les passerelles Simone-de-Beauvoir, Léopold-Sedar-Senghor ou celle du canal Saint-Martin sont maintenant ornés de milliers de verrous.

Une quarantaine de cadenas a même été signalée récemment au sommet de la Tour Eiffel.

Paris transformé en Disneyland

«Une mode affreuse et dangereuse», condamne Lisa Taylor Huff. Pour cette Franco-Américaine, la tendance dénature «le vrai Paris» et le transforme en «Disneyland».

Avec son amie Lisa Anselmo, New-Yorkaise établie à Paris depuis plus de trois ans, elle a lancé en mars une pétition pour demander à la mairie d’enlever les cadenas, qu’elles accusent de porter atteinte à la sécurité et à la qualité de vie des habitants.

Plus de 5.000 personnes, dont 70% de Français parmi lesquels une majorité de Parisiens l’ont signée, selon Liza Taylor-Huff. «En laissant faire depuis six ans, la mairie ne prend pas en compte le sentiment des Parisiens. Ce sont les intérêts des touristes qui passent en premier.»

Nombre de riverains sont dégoûtés. «La passerelle ressemble à une poubelle», dit Guillaume, jeune homme chic rencontré sur le pont des Arts. «Quand il y en avait quelques-uns c’était plutôt sympa, mais maintenant la vue est bouchée, ça casse la perspective.»

Liza Taylor-Huff voudrait faire installer un grand grillage dédié aux cadenas d’amour. «Sur le Champ de Mars par exemple. C’est au pied de la tour Eiffel, il y a beaucoup d’espace disponible, il serait même possible d’installer une fontaine pour y jeter la clé du verrou comme le veut la tradition. Ça éviterait aussi de polluer la Seine.»

Interrogé sur les dommages représentés par la présence de milliers de clés dans la Seine, Benoît Hartmann de France Nature Environnement (FNE), s’alarme plutôt du gaspillage de matériel. «La pollution du milieu, c’est la cerise sur le gâteau, mais le problème avant tout c’est celui du rapport maladif de notre société à la consommation.» Il ne voit pas bien quelle mesure pourrait prendre la mairie, comptant plutôt sur l’épuisement du phénomène.

A Rome, touchée par cette «mode» il y a sept ans déjà, la pose de cadenas est interdite, sous peine de se voir infliger une amende de 50 euros. Pas question de faire la même chose à Paris, jalouse de son image de ville romantique. La municipalité se contente de remplacer «régulièrement» les parapets abîmés du pont des Arts et dit «réfléchir» à la mise en place d’une «nouvelle forme de preuve d’amour».