«Quasiment tout est vrai. Le roman, c’est l’outil pour l’écrire. C’est le principe de la collection “ Ceci n’est pas un fait divers ”. On prend un fait réel pour en faire un roman qui est à 80 % vrai.» Manifestement, le genre plaît à l’écrivain Didier Decoin qui avait déjà réalisé l’expérience avec Est-ce ainsi que les femmes meurent, devenu au cinéma 38 témoins.

Cette fois, c’est dans l’histoire récente qu’il nous plonge. A Londres juste après la guerre, une jolie jeune femme Ruth devient une prostituée de luxe. Violée par son père, abandonnée enceinte par un soldat canadien, elle se relève toujours. Mariée puis séparée d’un dentiste alcoolique avec qui elle a un second enfant, elle finit par tomber amoureuse d’un pilote automobile, David Blakely. Une relation tumultueuse et violente. Elle abat son amant un jour de Pâques en 1955 grâce à une arme fournie par un autre de ses amants. Condamnée à mort, elle sera la dernière femme à être pendue au Royaume-Uni, par le bourreau du pays, Albert Pierrepoint.

Habilement Didier Decoin mêle deux histoires et deux vies, celle de Ruth Ellis et celle d’Albert Pierrepoint. «Albert Pierrepoint est le personnage central de cette histoire. Il a été fortement ébranlé par la mort de Ruth et la non-exemplarité de cette peine. Je ne sais pas si elle lui a souri avant la pendaison mais il s’est passé quelque chose. D’autant que l’exécution a eu lieu dans une véritable atmosphère d’émeute. Les Londoniens étaient venus en masse pour protester contre la mise à mort de cette femme très jeune.» C’est qu’en Grande-Bretagne, à cette époque, les circonstances atténuantes n’existent pas encore, ça viendra plus tard. «En France, elle aurait eu 7 ans de prison! Ruth, c’est Mademoiselle pas de chance depuis le début!»

Ce que démontre également Didier Decoin, c’est qu’Albert Pierrepoint était tout sauf un salaud. «Il essaie de ne pas faire souffrir les condamnés. Il a mis au point un système qui brise directement les vertèbres et donne une mort immédiate. Il est exécuteur parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse. Il est le bras armé de la Justice.»

Mais sa rencontre avec Ruth Ellis va faire vaciller ses certitudes. Un personnage féminin qui a également marqué Didier Decoin. «Je la trouve formidable. Elle se redresse après chaque coup du sort sauf le dernier. Et elle aura une fin de vie exceptionnelle. Excusez-moi l’expression mais Pierrepoint dira d’elle qu’il n’avait jamais vu quelqu’un ayant autant de c… Elle aurait pu sauver sa peau, mais n’avoue pas au procès qui lui a fourni une arme. Elle refuse carrément de se défendre. Et avoue même la préméditation ce qui, en droit anglais, conduit à la condamnation. C’est un suicide par bourreau interposé.»

L ‘affaire Ruth Ellis a marqué l’histoire judiciaire bien au-delà de l’Angleterre. Et Didier Decoin restitue avec talent deux destins qui vont inéluctablement l’un vers l’autre. «J’adore romancer des faits réels. Ça demande une certaine discipline pour respecter le personnage. On ne peut pas lui faire faire ou dire n’importe quoi. Mais on a quand même une grande liberté dans la manœuvre. On entre dans ses pensées. Un peu comme au cinéma quand on demande à un acteur de se glisser dans la peau de quelqu’un d’autre.»

Didier Decoin, «La pendue de Londres», Grasset, 334 p.