Les États-Unis le reconnaissent du bout des lèvres : tout indique que Damas aurait franchi la ligne rouge dans l’utilisation d’armes chimiques. Hier, le Premier ministre britannique David Cameron a fait état de «preuves croissantes», parlant d’escalade «extrêmement grave» de nature à encourager la communauté internationale à «faire davantage». Mais celle-ci marche sur des œufs. Le souvenir cuisant de l’Irak, où l’Amérique était entrée dans une guerre interminable sur base de faux renseignements accusant Saddam de posséder des armes de destruction massive, reste vivace.

André Dumoulin, vous êtes attaché à Institut royal supérieur de Défense et professeur à l’Ulg, l’usage d’armes chimiques est-il maintenant prouvé ?

Des éléments tendent à le prouver, mais il faut rester prudent. On sait que la Syrie en possède un certain stock. Une série d’États sont en train de recueillir des preuves scientifiques. Les vérifications viendront de différentes sources. C’est fini de ne tenir compte que d’une seule source.

En quoi consistent les preuves ?

Il faut faire des prélèvements au sol, sur des personnes touchées ou des morts. Nous n’avons pas encore de certitude et il convient de faire attention à la désinformation. Un certain nombre de produits chimiques courants peuvent avoir un usage militarisé. L’arsenic que l’on trouve dans l’industrie, par exemple, est une arme neurotoxique.

Si ce sont des bombes, des fragments sont eux-mêmes infectés par les produits et, donc, il y a une trace. La dimension militaire, pour les spécialistes des armes chimiques, est assez facilement détectée.

La communauté internationale se retrouve dans une situation inconfortable.

Oui et non. Washington avait dit qu’employer l’arme chimique est la ligne rouge à ne pas dépasser. Mais d’un autre côté, la façon dont Damas fonctionne avec ce type d’armes ne dépasse peut-être pas le côté intolérable de la chose. C’est une arme de terreur, mais il y a quand même une gradation dans la terreur. S’il s’avère qu’il utilise cet armement, le régime jouerait sur le caractère très localisé et ciblé de manière à aller jusqu’au seuil de la ligne rouge américaine sans la dépasser.

Quelle réponse apporter ? La passivité comme l’action comporte de gros risques.

La situation est très délicate. Il faut avant tout des preuves. Des vidéos ou des témoignages ne suffisent pas. L’affaire irakienne pousse tout le monde y aller à pas comptés. Dans un premier temps, on renforcera la pression diplomatique qui pourrait même venir alors des amis russes de Damas.

On pourrait rouvrir certaines zones pétrolières au profit des rebelles qui pourraient acheter des armes. On pourrait aussi se retrouver dans un schéma d’aide militaire.

Livrer des armes n’est-ce pas courir le risque qu’elles tombent dans les mains d’islamistes et de djihadistes.

Il existe des armes, par exemple, dont l’objectif est de libérer le ciel des avions et dont les systèmes électroniques peuvent être neutralisés dans le temps. On a retenu la leçon de la Libye où d’énormes quantités d’armes se sont retrouvées en zone sahélienne.

Comment expliquez-vous la frilosité des Occidentaux ?

Nous sommes dans une zone extraordinairement compliquée, proche de l’Irak et d’Israël, face à une situation beaucoup plus complexe que la Libye ou le Mali. Il y a une guerre civile, une guerre de religion, une guerre de factions.

La Syrie est un sac de nœuds. Par ailleurs, à la différence du Kosovo ou de la Bosnie, une grosse partie de l’opinion considère que c’est un espace où les musulmans règlent leurs problèmes entre eux. Ce n’est évidemment pas du tout le cas. Je crois qu’il y a un effet, à la fois de fatigue, de lassitude, de rejet.

Vous ne croyez pas à une intervention militaire ?

Obama ne va pas s’engager les yeux fermés comme Bush Jr. Tout le monde est très prudent. Et le régime syrien le sait. Dès qu’on aura une confirmation officielle, je m’attends à une réaction un peu plus musclée. Mais on avance par palier. On n’est pas dans le tout ou rien.¦