Un jour, la Belgique a vécu au rythme de la solidarité nationale. Et puis, terminé... Michel Quévit, choqué par les propos de Dedecker, sort un livre à ce sujet.
D onc, comme on le lisait il n'y a pas si longtemps dans la presse française, les Wallons doivent apprendre à pêcher. « Cela fait 175 ans que nous payons pour la Wallonie, ça ne peut plus durer ! On ne peut plus donner du poisson aux pays sous-développés », tonnait Jean-Marie Dedecker dans Le Point en décembre 2008. Sous le titre explicite : « Nous ne pouvons plus payer pour la Wallonie ».
Cette sortie du député flamand avait beaucoup choqué Michel Quévit, professeur émérite à l'UCL. Le spécialiste de l'approche régionale a réagi par un livre qui vient de paraître : « Flandre-Wallonie, quelle solidarité ? » Comme d'habitude, il démonte les clichés par des données vérifiables.
1. Les choix de l'État Depuis 1830, la Flandre serait donc la région contributrice et la Wallonie la région débitrice, vivant aux crochets de sa voisine du nord. OK, s'est dit Michel Quévit. Voyons voir. Comment l'État a-t-il réparti ses aides, son soutien entre les deux régions, depuis 1830 ? Un tour des grandes infrastructures...
2. Les ports Un premier constat : le port d'Anvers n'aurait jamais été compétitif sans la sidérurgie wallonne. L'État affranchit l'Escaut pour libérer l'accès à Anvers, on creuse le Canal de Campine (et le Canal Albert plus tard) pour le trafic Liège-Anvers et puis le canal de Willebroek et le canal de Charleroi, toujours vers le port flamand. Ensuite, on s'occupe des ports de Gand et de Zeebrugge : 115 milliards de francs (et 15 milliards de crédits parallèles pour « compenser » côté wallon).
3. Le rail, la route Michel Quévit le fait remarquer dans son livre : là encore, l'État donne très tôt la priorité à un axe Bruxelles-Anvers. La ligne de chemin de fer Bruxelles - Malines - Anvers est électrifiée en 1935. Les Wallons attendront 1949 avec Bruxelles - Charleroi. Le décalage est plus flagrant encore avec le réseau autoroutier, rappelle le spécialiste. La jonction Bruxelles-littoral est réalisée dès 1939. Viennent ensuite les connexions entre la Flandre et le réseau européen. La dorsale wallonne, réclamée depuis 1938, n'est réalisée qu'en 1972.
4. Les secteurs en crise La démonstration de Michel Quévit se poursuit avec les crises industrielles. Au milieu du XIXe siècle, la Flandre part en lambeaux. Le lin est remplacé par le coton et par des produits moins chers venus d'ailleurs. « L'État produit des aides à fonds perdus aux entreprises », dit-il. Les patrons flamands ne modernisent pas le matériel. On rogne sur les salaires. C'est l'heure des premières grèves dans le nord du pays. Quant à l'agriculture, que l'auteur qualifie d'« agriculture de jardin » (pas plus de 3 hectares pour 80 % des exploitations), elle s'écroule vers 1880. L'État crache au bassinet pour mettre en place des associations agricoles. Un jour, ça donnera le Boerenbond. L'épargne rurale est collectée. Un jour, ça donnera la KredietBank.
5. Les charbonnages Les premiers charbonnages wallons ferment déjà en 1913. Ni aide d'État, ni compensations sociales. Il faut attendre 1951 et une aide de 18 milliards pour financer les fermetures. « Et en Flandre, pour ouvrir de nouveaux sièges. » Dans les années 60-80, les fonds Ceca et les aides d'État amènent 96 milliards pour la crise charbonnière. « Dont 90 % du montant aux charbonnages de Campine et 10 % pour le Roton (seul survivant wallon en 1960...) ».
6. La sidérurgie... et le reste Ensuite, on aidera la sidérurgie... seulement si on aide « des secteurs très favorables à la Flandre : textile, constructions navales, verre creux d'emballage... » Bilan : « 77 % des 274 milliards pour la Flandre, 23 % pour la Wallonie ». Le livre accentue le trait avec la répartition des fonds structurels européen, toujours plus favorables à la Flandre.
Cools disait : « On entre dans le Wallon comme dans du beurre ». Aujourd'hui, la réalité en Flandre est aux mouvements « nationalitaires ». Le fédéralisme des années 90 n'a pas calmé le jeu. Mais qui doit apprendre à pêcher dans tout ça ?
Michel Quévit, « Flandre-Wallonie, quelle solidarité ? », Question de société, 2010, 19 €.