T race en suspend, aérienne, précède l'éclosion du mouvement circulaire, dessine à fleur de silence, l'air, l'eau, la terre, prolonge le geste ébauché par l'auteur du triptyque...
En apparence tranquille, apaisant même, Le Jardin des Délices, de Blanca Li, présenté samedi à Huy, se révèle pourtant étrangement troublant, angoissant. À l'instar de l'oeuvre de Jérôme Bosch dont la chorégraphie directement inspirée se fait l'écho visuel dans un incessant aller-retour entre les images oniriques, surnaturelles du tableau et le monde actuel bercé par une esthétique pop. À moins que les unes et les autres s'imbriquent, s'enlacent, se confondent jusqu'à proposer un dialogue en résonance avec les effets visuels numériques d'Ève Ramboz. Le résultat n'en est que plus inattendu en même temps qu'il bascule dans un univers où l'enfer croise le paradis tandis que sont illustrés par le biais de la danse et d'images animées, les vices de la société, sa folie et cette course effrénée vers le plaisir, l'excès, surtout.
Et tandis que le regard glisse de l'un à l'autre, les neuf danseurs évoluent sur la scène dont les différents niveaux embrouillent la lecture. Mais non sans ôter à l'ensemble, sa récurrence énigmatique et fragmentée qu'une analyse globale compense. Personnages fantasques et excentriques dans le monde actuel, relayés par des lieux aussi improbables que nourris par le vice, les danseurs se laissent porter par une gestuelle qui reflète ce délire pour ensuite se confondre avec les créatures fantastiques et cauchemardesques du tableau que des lumières froides et vives appuient. Et l'on n'est pas encore au bout de ses surprises profitant de chaque mouvement de danse dans un corps à corps multiple, exceptionnellement intense où chaque geste porte le suivant, l'enfante, le prolonge aussi, tandis que se poursuit cette vertigineuse descente aux enfers ponctuée de créatures hybrides.
Plus qu'un écho visuel, le spectacle peut donc aussi se percevoir comme l'illustration d'un monde invraisemblable mais néanmoins proche d'une réalité que la chorégraphe refuse d'occulter. En ce compris, le plaisir des sens, l'argent facile, le luxe et donc, la décadence qui s'en suit.