Pendant 150 ans, la Wallonie fut une région à l'avant-garde du progrès. Avant de s'enfoncer. Comment renouer avec le succès d'hier ?
Jean-Yves Huwart, vous venez de publier « Wallonie 2.0 : Nous étions une puissance économique. Nous pouvons le redevenir ». Pourquoi ce livre ?
J'avais écrit « le second déclin de la Wallonie », l'autopsie d'une série d'actes manqués depuis 25 ans en région wallonne. Je mettais en avant l'amateurisme des politiques, et la fragmentation perpétuelle des moyens, qui faisaient que tous leurs plans avaient avorté. Et puis, je me suis dit que le déclin était peut-être une parenthèse malheureuse. Si on observe une période plus longue, on fait un tout autre constat. Les Wallons, en réalité, ont toujours eu pour vocation d'être les plus riches d'Europe. Ces vingt dernières années sont peut-être une anomalie.
Vous racontez donc les années glorieuses et roses de la Wallonie. N'est-ce pas un peu iconographique ou naïf ?
Non. C'est un diagnostic basé sur des faits historiques. La démarche est intéressante pour dépasser le stade où on se dit qu'on est juste nuls. Aujourd'hui, on a des dispositifs en Wallonie mais ils nous permettent tout juste de nous claquer sur les autres. Donc ça ne nous permet même pas de rattraper le peloton européen. Si on veut arrêter d'être à la traîne, il faut qu'on fasse les choses avant tout le monde et mieux que tout le monde.
Comment ?
C'est avant tout une question d'émotion plutôt que de raison. Il faut avoir envie de se bouger. Il faut croise en soi. Quand on parle aujourd'hui de la Finlande ou de la Silicon Valley, il faut se dire qu'au siècle passé on disait la même chose de la Wallonie.
Les Wallons étaient les Japonais de l'époque, lit-on dans votre livre.
Mais oui ! À l'époque, on avait le chemin de fer le plus dense d'Europe. Et ça changeait tout. Nous avions un angle de croissance de 60 degrés alors que les autres avaient un angle de 30 degrés.
Pourquoi ça s'est produit, comment et surtout comment retrouver cette force ? C'est ça le challenge.
Qu'est-ce qui a fait la réussite de l'époque ?
La Wallonie était un carrefour de la connaissance. Spa était le Monte-Carlo de l'époque, par exemple. La Wallonie était un lieu de passage. Aujourd'hui, on l'est encore mais ce n'est plus que pour les camions. Ça apporte zéro connaissance ou innovation. Les Wallons avaient une capacité et une ambition que les autres n'avaient pas. Durant la seconde moitié du 19e siècle, il y avait plus d'investissements belges en Russie que français ou allemands. Il y avait des gens qui se bougeaient. Un système scolaire. Un cadre. Une interconnexion et une capacité à se projeter vers l'extérieur.
Et c'est ce qu'il faut retrouver.
Oui. Aujourd'hui, l'écosystème c'est ça. L'internet permet de décupler, de centupler nos capacités d'échange d'innovations. Le plan Marshal parle beaucoup de technologie et de science. C'est très bien. Mais 70 % de l'économie aujourd'hui sont dans les services. Et donc le plan Marshal ne s'adresse pas à ces 70 % là. L'écosystème, ce sont des gens remplis de compétences et d'envies qui arrivent à se connecter entre eux spontanément.
Internet a tout changé par rapport à la glorieuse époque wallonne, non ?
L'information et la connaissance est disponible pour tous au même moment et dans le monde entier, avec internet. Pour faire la différence, il faut croiser les univers, être créatifs et créer des réseaux. Par exemple, le wallon qui fait les meilleures orchidées du monde, c'est très bien. Mais il fait encore la même chose que tout le monde. Il doit trouver une autre façon de commercialiser ses orchidées, par exemple, s'il veut faire la différence. Il faut oser les démarches incongrues.
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Trois pistes pour renouer avec le succès
Sortir des zonings. Le rôle des villes est déterminant. Aujourd'hui, l'économie se développe dans les zonings. Quoi de plus impersonnel. Les gens y sont coincés dans leurs bâtiments sans échanges possibles. Ce n'est pas un terreau fertile. « En Wallonie, Namur, Mons, Liège, Charleroi, Louvain-la-Neuve commencent à réfléchir à cette économie de la créativité. Comme à San Francisco ou Copenhague. Il faut continuer en ce sens », commente Huwart.
Se brancher sur l'e-commerce. Le nombre de e-commerces est passé de 5 000 à 50 000 en Wallonie en trois, quatre ans. Une partie de ces e-commerçants sont des mères de famille qui font ça de chez elles et créent leur propre boulot. « C'est un phénomène à analyser et soutenir », suggère Huwart.
Faire sauter les cloisons et les hiérarchies. Les anciennes structures des entreprises paralysent la créativité. Le travailleur qui a une idée en parle à son chef, qui lui-même en parle à son chef, qui lui-même en réfère à son supérieur... Et finalement c'est une fin de non-recevoir parce que le budget ne suit pas ou parce que l'information s'est perdue. « Il faut donner plus d'indépendance et de possibilité d'être créatifs aux travailleurs des entreprises. Leur rendre une autonomie », plaide Jean-Yves Huwart.
C.Ern.
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