Ily a beaucoup d'expressions qui parlent du loup. Ou des loups. D'abord, il y a celle qui dit ce qui se passe quand, justement, on parle du loup. Il se passe ceci d'étrange qu'on en voit la queue. Étrange en effet, parce que la queue est l'extrémité postérieure de l'animal, le bout de sa partie culière. Or, quand un loup vient vers vous, ce qu'il donne à voir en premier lieu - et qui force l'attention ! -, ce n'est pas sa queue, c'est sa tête, sa gueule. Dans laquelle il arrive qu'on se mette, ce qui est de la dernière inconséquence... Et il y a la faim de loup. Il y a aussi le froid de loup. Il y a, en affaires comme en en politique, le jeune loup ; aux dents longues, forcément. Et, en mer ou revenant de mer, tout trempé, tout buriné par les embruns, le sel, le soleil, il y a le vieux loup ; lui, ses dents, elles se font rares : il les a cassées, ou perdues dans les bagarres, les tempêtes. Et pas seulement ses dents. Parfois un oeil, ou un membre. Il y a encore le loup blanc, fort connu celui-là. Il y a le loup qu'on a laissé entrer ou qu'on a enfermé dans la bergerie ; et ça, ce n'est vraiment pas une bonne idée... Il y a le loup qu'on voit, quand on est une jeune fille et qu'on n'a plus envie de le rester.
Et, quand on n'est pas très courageux, il y a les loups avec lesquels on va hurler. Il y a encore le pas de loup qu'on imite pour ne pas se faire remarquer. Mais abrégeons ! il y en a trop ! Et venons-en à cette expression toute simple qui dit, elle, et qui ne dit rien d'autre que : il y a un loup .
Mine de rien, elle est vraiment intéressante, curieuse, celle-là. Que veut-elle dire d'abord ? Quand l'utilise-t-on ? On s'en sert pour dire qu'il y a, dans l'affaire qui nous occupe, un truc qui ne va pas, quelque chose qui cloche. Une déficience. Un dysfonctionnement. Mais le sens de loup était plus précis, plus circonscrit à l'origine. Un loup, c'était une malfaçon, un défaut de fabrication, un ratage, un raté, un loupage, un loupé. Et loupé est devenu, par apocope, loup .
On voit par là que le loup de l'expression il y a un loup n'est pas du tout de la même espèce que le loup mangeur de bergère, de grand-mère et de Petit Chaperon Rouge itou. Mais pourquoi est-on passé du loupé au loup ? Sans doute, parce que c'était trop beau, trop tentant de mettre là, à la place du mot loupé, le mot loup, avec tout ce qu'il connote, tout ce qu'il dénote. Même s'il n'y a pas de rapport.
Le loup, son image, sa charge symbolique ou l'idée du loup nous plaisent tant qu'on fantasme sur lui ! Le loup nous fascine. Autant qu'il nous fait peur. Mais on aime avoir peur, jouer à se faire peur. Et le loup est parfait pour remplir le rôle.
Résumons. Il y a une nécessité du loup. « C'est un besoin essentiel, dit Alexandre Vialatte. Le loup peut très bien se passer des hommes, l'homme ne peut pas se passer du loup. » On l'a chassé par la porte et il revient par la fenêtre. Parce qu'on le fait revenir, on l'appelle de tous de nos voeux, on lui fait même la courte échelle.