Sans doute la ville qui abrite l'imaginaire de nombreux auteurs n'a-t-elle pas tout révélé. En nouvelles, contes, poèmes et romans, Tournai bénéficie d'approches littéraires. Son histoire abreuve les encriers. Sa géographie invite aux abîmes et aux rêves.
C'est à Bruno Deheneffe qu'Isabelle Moreau a confié l'illustration de ses récits. En noir et blanc, le photographe apporte une autre lecture d'histoires qui apprivoisent l'insolite. Et qui guident le lecteur jusqu'à la source fantastique, celle que proposent l'Escaut et ses vaisseaux remarquables.
Isabelle, qui sont les invincibles ?
Ce sont les Tournaisiens, ceux d'une ville qui ne tombera jamais dans le néant. Elle a traversé des épreuves et des guerres. Quand je me promène à Tournai, je ressens très fort qu'on n'y est pas seul. Même en ces années chargées de progrès, le passé s'impose. Si je laisse courir mon imagination, elle m'emmène dans des pages médiévales, en compagnie de gens qui ont arpenté leur cité. L'âme tournaisienne est invincible.
Des histoires reliées entre elles ?Ces récits, je les ai écrits un à un, puis j'ai choisi un fil conducteur. Un événement peut déclencher plusieurs nouvelles. Les premières s'articulent autour d'un fait dramatique : quelqu'un s'est jeté du haut du beffroi. Celle qui l'a vu tomber n'est pas seule à vivre des instants éprouvants. Le quartier est en état de choc. Ce n'est pas le côté morbide qui est déployé, plutôt la réaction sensible que chacun garde pour soi. Les gens prennent sur eux, pour continuer à exister. Ce qui relie les histoires, c'est ce choix.
Une palette d'instants forts ?
J'avais devant moi un tissu de moments à organiser. Chaque récit se clôt avec un constat, une réflexion discrète. Celle-ci peut être de Victor Hugo (« Jeunes, songez aux vieux ; vieux, songez aux morts ») ou de Jacques Brel (« Je préfère me tromper que me taire »). J'ai écrit moi-même la plupart des phrases, afin de laisser le lecteur s'en aller avec une impression suggérée. Par exemple : « Dans cette ville, les commérages sont volubiles et les douleurs, muettes ».Le réel et l'imaginaire se croisent ?Oui, il y a de la pure fiction, il y a aussi des silhouettes et des lieux familiers. Un chien est un chien, un fantôme est un fantôme. On n'est pas dans le fantastique effrayant. Le fantôme, à titre d'exemple, c'est le personnage qui va voir celui qui l'a renversé et l'interroge : pourquoi êtes-vous là ? Que l'on y croie ou non, peu importe. Avant de s'en aller, il devrait rester une toute dernière petite question. Quelques minutes aussi. Cela tient du concret, du banal, de l'humain.
Une culture de l'inattendu ?J'essaie de donner au lecteur un trousseau de clés, en espérant qu'il ouvre la porte qu'il choisit lui-même. Sans le vouloir, je lutte contre l'a priori, je refuse ce qui est trop convenu. Aucune situation n'est figée, le temps ne l'est pas non plus. Les photographies de Bruno Deheneffe invitent elles aussi à une découverte insolite des rues et des destinées.