Voilà encore un mot qui a une drôle d'histoire, qui mène une vie bizarre. En marge. Lui non plus, il n'est pas dans les dictionnaires. Et pourtant je suis sûr que la plupart d'entre vous le connaissent, l'ont croisé ici ou là : dans les bandes dessinées qui racontent la conquête de l'Amérique ou sous la plume de Cavanna... (Il aime tellement ce mot, lui Cavanna, que presque chaque fois qu'il l'emploie, il le met en évidence, il force le trait. Il y va de son petit commentaire. Pour qu'on le remarque bien. Et qu'on l'adopte.)
Mais qu'est-ce que c'est, au fait, qu'un rascal ? C'est un individu peu reluisant, peu recommandable. Un pas-grand-chose. Un moins-que-rien, même. Une gouape. Une canaille. Une racaille. Et racaille non seulement est synonyme de rascal mais c'est quasi son homonyme. Ces deux mots-là sonnent presque pareil. Ils sont ce qu'on appelle des paronymes.
Or il se trouve que rascal, pour l'heure - le mot rascal -, n'est pas français. Les autorités compétentes - les faiseurs de dictionnaire - n'ont toujours pas jugé bon de le naturaliser, le reconnaître, de lui accorder le droit de cité.
Dommage ! D'abord parce que ce mot, de nationalité anglaise donc, a une graphie qui passe comme une fleur en français... Regardez comme il ressemble au mot lascar . Comme un frère, hein ! Il en est même l'anagramme. En plus, un lascar, même si le sens est moins fort aujourd'hui, c'est un voyou, un vaurien, un filou, une crapule... Enfin, un gars fort débrouillard, disons, peu embarrassé de scrupules, peu regardant sur les manières d'arriver à ses fins.
Un individu par conséquent plus près du rascal ci-devant défini que de l'enfant de choeur.
On le voit, le mot rascal a vraiment tout pour plaire. Il a plein de choses à nous dire... Alors il faut l'adopter, le reprendre, lui donner de l'emploi. Surtout que, s'il est anglais aujourd'hui, il ne l'a pas toujours été. À l'origine, c'est un mot d'ancien français. C'est racage, rasque signifiant : boue, bran ou bren (excrément), ordure. Toutes choses fort sympathiques. Et raque perdure dans le français picard.
Résumons : rasque a donné rascaille qu'on trouve dans les textes médiévaux anglo-normands. Puis l'anglais en a fait le mot rascal et le français, le mot racaille .
Mais ce n'est pas tout ! Il y a aussi, voisin du mot rascal, le mot d'origine araméenne raca qui est un terme de mépris très fort, une injure. On le trouve dans l'Évangile (Matthieu, V, 22). Il veut dire : vil, abject, infâme. Raca, c'est aussi un mot de la famille de crachat .
Évoquons encore, pour finir, le grand parolier Jacques Plante, l'adaptation qu'il fit de la chanson de Louis Armstrong « You rascal you », reprise avec bonheur et succès en 1977 par Serge Gainsbourg et Eddy Mitchell : « Je s'rai content quand tu s'ras mort, vieille canaille... » C'est quand même dommage qu'il n'ait pas gardé le mot rascal .
L'occasion était belle, pourtant, de lui donner enfin la double identité british et frenchy qu'il mérite, qui lui revient.