Un peu facilement, peut-être, on a envie de dire qu'Henri-Georges Clouzot va passer de l'enfer au purgatoire. Le cinéaste, l'un des plus grands de l'histoire du cinéma français pour avoir enfanté des chefs-d'oeuvre comme Le Corbeau, Quai des Orfèvres ou Le Salaire de la peur, avait connu un échec retentissant en 1964 lorsqu'il n'était pas parvenu à boucler la réalisation de L'Enfer, un thriller psychologique dans lequel Romy Schneider apparaissait, à 25 ans, comme un inaccessible objet de désir.

750 000 € pour... rien

Quarante-cinq ans après son renoncement, les 185 bobines inutiles de Clouzot ont finalement été sorties des limbes par Serge Bromberg, grand amoureux de cinéma et qui multiplie les casquettes dans le milieu, et la jeune réalisatrice Ruxandra Medrea pour en faire un documentaire sur les errances de la création. Un film d'1 h 34 qui sortira en Belgique en mars prochain.

D'enfer, donc, il en fut réellement question sur ce tournage fleuve pour lequel Clouzot avait reçu un chèque en blanc de producteurs qui auront, au final, déboursé plus de 750 000 €. Un montant faramineux, pour l'époque. Que Clouzot, alors en plein doute, comptait mettre à profit pour renvoyer dans les cordes la Nouvelle Vague des Truffaut, Godard et autre Rivette qui s'apprêtait à s'abattre sur le cinéma français. Comme le héros de son film, un mari psychotique qui ne cesse de voir sa jeune épouse dans les bras d'autres hommes, Clouzot sera obsédé par la volonté de proposer un film novateur, dans le fond - c'était extrêmement cru pour l'époque, mais aussi et surtout dans la forme.

Reggiani perd patience

Très inspiré par les nouveaux maîtres de l'optique, des artistes inscrits dans le courant de l'art contemporain cinétique dont Vasarely est le chef de file, il se fera d'ailleurs assister, sur un tournage qui n'en finit plus, par deux d'entre eux : Joël Stein et Yvaral. À trois, ceux-là tenteront les expériences les plus folles dans leurs studios de Boulogne tandis que les acteurs commencent à perdre patience. Serge Reggiani, qui incarnait alors le mari jaloux d'une Romy Schneider éblouissante, quittera d'ailleurs le navire en cours de route, lassé des lubies de Clouzot. Lequel finira presque par y laisser la peau puisque c'est un infarctus qui sonnera le glas de cette si singulière aventure. Suite et fin en mars. Il était temps.

« L'enfer d'Henri-Georges Clouzot », sortie le 10/03/2010.