«Tiens, un nouveau! Tu t'appelles comment?» Pas le temps d'expliquer qu'on vient pour un article qu'un garçon barbu nous confie la hampe d'un calicot. À l'autre bout de la banderole se trouvent Antoine et son sac à dos. «La première semaine a été très forte sur le plan humain», nous confie-t-il d'emblée. On parcourt avec lui les cent mètres qui nous séparent du gîte d'étape. Ses sandales le font souffrir, nous dit Antoine, à tel point qu'il a un peu cheminé pieds nus, tout à l'heure.

Ce mardi, les participants à la «Démarche de l'après croissance» posent leurs paquets à Beauraing. Au Quartier Gallet, dans les installations champêtres de la communauté religieuse qui les accueille pour une nuit, la «Communion de la Viale». Les marcheurs sont une quarantaine ce soir, mais le nombre fluctue de jour en jour. Dimanche, ils étaient septante.

«Bienvenue, entrez prendre un thé», lance Philippe, père jésuite. Les mines et l'ambiance sont détendues. Dehors, la pluie redouble. On entame la conversation avec Morgan, Française de Bruxelles. «Cette marche, c'est une première en Belgique, débute-t-elle. On est là pour débattre entre nous de la décroissance, pour discuter avec les gens qu'on rencontre des thèmes comme la surconsommation, la surproduction, la perte du lien social. Ça se passe bien, les gens ont conscience de ces problèmes, ils les vivent au quotidien.»

Ce soir, les marcheurs dormiront sous un toit. C'est la première fois depuis le départ de Maubeuge, le jour de la fête nationale française. D'habitude, ils plantent les tentes, cuisinent sur d'efficaces poêles en bidons recyclés, se lavent au bassin.

Le thé est servi. Autour de la table, les looks sont «no logo». Quelques fleurs dans les cheveux des filles. Les participants, entre 30 et 40 ans pour la plupart, sont essentiellement urbains et lettrés. Le moment est mis à profit pour organiser la suite des opérations. Ici, il n'y a pas de chef. Il faut d'abord désigner celui qui modérera les débats. Interdit de prendre la parole sans l'avoir préalablement demandée. Pour approuver une proposition, on secoue les mains en l'air, un peu comme si on dévissait deux ampoules simultanément.

Quelqu'un propose le thème «décroissance et spiritualité» pour l'atelier-débat du soir. Un autre se fait rabrouer pour avoir utilisé le terme confrontation. Certains souhaitent participer à l'office religieux de 21h30. N'oublions pas le cercle de ressenti pour évacuer les tensions de la journée, prévient un marcheur. Mais il faut manger avant. Ou après? La réunion s'éternise. Certains se lèvent, car il faut impérativement soigner les trois ânes qui accompagnent le groupe.

Dans la cuisine, des volontaires s'activent maintenant à la préparation du repas. Un jeune homme montre comment préparer la pimprenelle ramassée dans la nature. Un autre bat les oeufs, un troisième coupe les courgettes. «Des produits qui nous ont été offerts», précise une demoiselle. De bons produits de la ferme. Les marcheurs ne refusent pas un détour pour visiter un producteur local. Les promos Carrefour, très peu pour eux...

Dehors, la pluie a cessé. Un drapeau «paix» flotte au vent. Deux garçons parcourent le potager en fumant une cigarette. Les dreadlocks pleins d'enthousiasme, un prénommé Aristide improvise un cours d'histoire des religions en bourrant sa pipe. Face à lui, une nouvelle arrivante semble se demander où elle est tombée.

«Les toilettes sont opérationnelles», lance un solide gaillard en sortant du bois. Les installations d'accueil disposent de toutes les commodités sanitaires, mais les marcheurs ont choisi de monter leur «toilette sèche» malgré tout. L'eau est un bien précieux. C'est toujours ça d'économisé.