Il est confiant et sans illusion. C'est ce que dit de lui son collègue et ami Pierre d'Argent, professeur de Droit international à l'UCL. Qui relativise en son nom: «Vous savez, ça fait 60 ans qu'on produit du papier aux Nations Unies. Le préposé à l'achat des céréales chez Nestlé a plus de pouvoir et d'influence qu'un rapporteur spécial des Nations Unies.»

Reconnu pour son expertise dans le domaine de la mondialisation économique et des Droits de l'Homme, le professeur De Schutter (UCL) vient donc d'être nommé rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation. Une sorte d'expert «faim dans le monde». Il est pour l'heure accaparé par les cours qu'il donne en tant que professeur invité à l'Université de Columbia (New York).

Va-t-il écrire lui aussi des bouquins incendiaires sur les multinationales de l'agroalimentaire, comme son prédécesseur Jean Ziegler? Rappeler comme lui que, en une heure, 1752 enfants meurent de faim dans le monde? Que chacun de ces enfants est un enfant assassiné, parce que la famine n'est pas une fatalité? «Olivier De Schutter n'est pas un politique. Il ne va pas là pour tout casser. Son profil est plus objectif que son prédécesseur Jean Ziegler, qui avait sans doute raison mais n'est peut-être plus écouté. Olivier De Schutter est assez militant pour accepter ce genre de mission. Et assez réaliste pour la mener à bien», résume Pierre d'Argent.

L'indispensable aiguillon

Une mission? Pas loin de 900 millions de personnes ne mangent pas à leur faim dans le monde. En tant que rapporteur spécial des Nations Unies, Olivier De Schutter devra rédiger un tas de rapports à ce sujet. Sur les politiques nationales, les répartitions agraires, le rôle des multinationales, les OGM, l'Organisation mondiale du Commerce, la mondialisation. Etc. Au bout, il y a la volonté d'améliorer la situation générale. Faire en sorte que les mal nourris puissent manger à leur faim.

Enthousiasmant. Non? Pierre d'Argent est lucide: «Olivier De Schutter ne va pas inverser les flux commerciaux à lui tout seul. Mais c'est un aiguillon pour focaliser l'attention sur les difficultés, pour proposer des réponses. C'est un travail de conscientisation par rapport aux gouvernements, à l'opinion publique. Et on ne peut pas s'en passer. Reste à savoir ce que les États font de tout ce travail par la suite. Ce qui serait magnifique, c'est que le G8 s'empare de cette problématique! Faire en sorte que, quand il arrive sur le marché de Ouagadougou, le poulet européen ne soit pas moins cher que le poulet local, ce serait déjà bien...»

Parmi les États membres, pas un seul ne se risquera à considérer que la lutte contre la faim dans le monde n'est pas un objectif prioritaire. Les visées sont particulièrement consensuelles, comme toutes les problématiques de développement durable. «Les moyens le sont moins», observe le professeur d'Argent. Ainsi, le Programme alimentaire mondial va devoir se serrer la ceinture cette année. Pierre d'Argent soupire: «Tout cela est à la fois passionnant et difficile. Et cela dépasse largement la problématique du droit à l'alimentation. Mais je ne me fais pas de souci: Olivier De Schutter est à l'aise dans ces questions-là», sourit-il.